‹ Théâtre de CorneilleChapitre 46 sur 158 · SCÈNE V. — FÉLIX, ALBIN · texte numérisé non relu

SCÈNE V. — FÉLIX, ALBIN

FÉLIX

Albin, comme est-il mort?

ALBIN

En brutal, en impie, En bravant les tourments, en dédaignant la vie, Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, Dans l'obstination et l'endurcissement, Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.

FÉLIX

Et l'autre?

Je l'ai dit déjà, rien ne le touche : Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut; On l'a violenté pour quitter l'échafaud. Il est dans la prison où je l'ai vu conduire; Mais vous êtes bien loin encor de le réduire.

FÉLIX

Que je suis malheureux !

ALBIN

Tout le monde vous plaint.

FÉLIX

On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint : De pensers sur pensers mon âme est agitée, De soucis sur soucis elle est inquiétée; Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir, La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir; J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables : J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, J'en ai de généreux qui n'oseraient agir; J'en ai même de bas, et qui me font rougir. J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre, Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre; Je déplore sa perte, et, le voulant sauver, J'ai la gloire des dieux ensemble à conserver.

Je redoute leur foudre et celui de Décie; Il y va de ma charge, il y va de ma vie : Ainsi, tantôt, pour lui, je m'expose au trépas, Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.

ALBIN

Décie excusera l'amitié d'un beau-père;

Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.

FÉLIX

A punir les chrétiens son ordre est rigoureux, Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux : On ne distingue point quand l'offense est publique; Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi ?

ALBIN

Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne, Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne.

FÉLIX

Sévère me perdrait si j'en usais ainsi :

Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.

Si j'avais différé de punir un tel crime,

Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,

Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné;

Et de tant de mépris son esprit indigné,

Que met au désespoir cet hymen de Pauline,

Du courroux de Décie obtiendrait ma ruine.

Pour venger un affront tout semble être permis,

Et les occasions tentent les plus remis.

Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence.

Il rallume en son cœur déjà quelque espérance;

Et, croyant bientôt voir Polyeucte puni,

Il rappelle un amour à grand'peine banni.

Juge si sa colère, en ce cas implacable,

Me ferait innocent de sauver un coupable,

Et s'il m'épargnerait, voyant par mes bontés.

Une seconde fois ses desseins avortés.

Te dirai- je un penser indigne, bas et lâche?

Je l'étouffé, il renaît; il me flatte, et me fâche :

L'ambition toujours me le vient présenter,

Et tout ce que je puis, c'est de le détester.

Polyeucte est ici l'appui de ma famille;

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Mais si, par son trépas, l'autre épousait ma fille, J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis. Mon cœur en prend par force une maligne joie; Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie Qu'à des pensers si bas je puisse consentir, Que jusque-là ma gloire ose se démentir !

ALBIN

Votre cœur est trop bon, et votre âme trop haute. Mais vous résolvez-vous à punir cette faute ?

FÉLIX

Je vais dans la prison faire tout mon effort A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort; Et nous verrons après ce que pourra Pauline.

Que ferez-vous enfin si toujours il s'obstine?

FÉLIX

Ne me presse point tant : dans un tel déplaisir Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir,

ALBIN

Je dois vous avertir, en serviteur fidèle.

Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle,

Et ne veut pas voir passer par la rigueur des lois

Sa dernière espérance et le sang de ses rois.

Je tiens sa prison même assez mal assurée;

J'ai laissé tout autour une troupe éplorée;

Je crains qu'on ne la force.

FÉLIX

Il faut donc l'en tirer, Et l'amener ici pour nous en assurer.

ALBIN

Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce Apaisez la fureur de cette populace.

FÉLIX

Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien, Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien

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