‹ Théâtre de CorneilleChapitre 49 sur 158 · SCÈNE III. — POLYEUCTE, PAULINE, gardes · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — POLYEUCTE, PAULINE, gardes

POLYEUCTE

Madame, quel dessein vous fait me demander? Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder? Cet effort généreux de votre amour parfaite Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite? Apportez-vous ici la haine ou l'amitié, Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?

PAULINE

Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même :

Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime;

Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé :

Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé.

A quelque extrémité que votre crime passe,

Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.

Daignez considérer le sang dont vous sortez.

Vos grandes actions, vos rares qualités :

Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince,

Gendre du gouverneur de toute la province;

Je ne vous compte à rien le nom de mon époux :

C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous ;

Mais après vos exploits, après votre naissance,

Après votic pouvoir, voyez notre espérance,

loi POLYEUCTE

Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau.

POLYEUCTE

Je considère plus; je sais mes avantages, Et l'espoir que sur eux forment les grands courages. Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, Que troublent les soucis, que suivent les dangers; La mort nous les ravit, la fortune s'en joue; Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue; Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. Jai de l'ambition, mais plus noble et plus belle : Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle. Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin. Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie; Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

PAULINE

Voilà de vos chrétiens les ridicules songes;

Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges

Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux !

Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous?

Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage :

Le jour qui vous la donne en même temps l'engage.

Vous la devez au prince, au public, à l'État.

POLYEUCTE

Je la voudrais pour eux perdre dans un combat; Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire. Des aïeux de Décie on vante la mémoire; Et ce nom, précieux encore à vos Romains, Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne : Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu quelle sera la mort 1

PAULINE

Quel Dieu l

POLYEUCTE

Tout beau, Pauline : il entend vos paroles.

Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez : C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre, Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

PAULINE

Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.

POLYEUCTE

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !

PAULINE

Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.

POLYEUCTE

Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir : Il m'ôte des périls que j'aurais pu courir, Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière, Sa faveur me couronne entrant dans la carrière Du premier coup de vent il me conduit au port Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, Et de quelles douceurs cette mort est suivie !... Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?

PAULINE

Cruel ! (car il est temps que ma douleur éclate, Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate). Est-ce là ce beau feu? Sont-ce là tes serments? Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments? Je ne te parlais point de l'état déplorable Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; Je croyais que l'amour t'en parlerait assez, Et je ne voulais pas de sentiments forcés; Mais cette amour si ferme et si bien méritée Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée, Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir Te peut-elle arracher une larme, un soupir? Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie; Tu ne le caches pas, tu veux que je la voie : Et ton cœur, insensible à ces tristes appas, Se figure un bonheur où je ne serai pas !

I03 POLYEUCTE

C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hy menée? Je te suis odieuse après m'être donnée !

POLYEUCTE

Hélas !

PAULINE

Que cet hélas a de peine à sortir !

Encor s'il commençait un heureux repentir, Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes! Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.

POLYEUCTE

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser

Ce cœur trop endurci se pût enfin percer !

Le déplorable état où je vous abandonne

Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;

Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs,

J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs.

Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,

Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,

S'il y daigne écouter un conjugal amour,

Sur votre aveuglement il répandra le jour.

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne :

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne;

Avec trop de mérite il vous plut la former,

Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer.

Pour vivre des enfers esclave infortunée,

Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.

PAULINE

Que dis-tu, malheureux? Qu'oses-tu souhaiter?

POLYEUCTE

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.

PAULINE

Que plutôt.. .

POLYEUCTE

C'est en vain qu'on se met en défense : Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAULINE

Quittez cette chimère, et m'aimez.

POLYEUCTE

Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

PAULINE

Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.

POLYEUCTE

Au nom de cet amour daignez suivre mes pas.

PAULINE

C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

POLYEUCTE

C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.

PAULINE

Imaginations !

POLYEUCTB

Célestes vérités 1

PAULINE

Étrange aveuglement !

POLYEUCTE

Éternelles clartés.

Tu préfères la mort à l'amour de Pauline.

POLYEUCTE

Vous préférez le monde à la bonté divine !

PAULINE

Va, cruel, va mourir; tu ne m'aimas jamais.

POLYEUCTE

Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.

PAULINE

Oui, je fy vais laisser, ne t'en mets plus en peine; Je vais...

Page 1