‹ Théâtre de CorneilleChapitre 6 sur 158 · SCÈNE III. — CINNA, EMILIE, FULVIE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — CINNA, EMILIE, FULVIE

Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée

Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée?

Et reconnaissez-vous au front de vos amis

Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?

CINNA

Jamais contre un tyran entreprise conçue Ne permit d'espérer une si belle issue; Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort, Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord; Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse, Et tous font éclater un si puissant courroux Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.

EMILIE

Je l'avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage, Cinna saurait choisir des hommes de courage. Et ne remettrait pas en de mauvaises mains L'intérêt d'Emilie et celui des Romains.

CINNA

Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle

Cette troupe entreprend une action si belle !

Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur,

Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,

Et dans un même instant, par un effet contraire,

Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère.

« Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux

Qui doit conclure enfin nos desseins généreux;

Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,

Et son salut dépend de la perte d'un homme,

Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,

A ce tigre altéré de tout le sang romain.

Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues !

Combien de fois changé de partis et de ligues,

Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,

Et jamais insolent ni cruel à demi ! »

Là, par un long récit de toutes les misères

CINNA

Que durant notre enfance ont enduré nos pères,

Renouvelant leur haine avec leur souvenir,

Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir.

Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles

Où Rome, par ses mains, déchirait ses entrailles;

Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté

Nos légions s'armaient contre leur liberté;

Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves

Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves;

Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,

Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers;

Et l'exécrable honneur de lui donner un maître

Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,

Romains contre Romains, parents contre parents,

Combattaient seulement pour le choix des tyrans.

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable

De leur concorde impie, affreuse, inexorable;

Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat.

Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat;

Mais je ne trouve point de couleurs assez noires

Pour en représenter les tragiques histoires,

Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,

Rome entière noyée au sang de ses enfants :

Les uns assassinés dans les places publiques,

Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques;

Le méchant par le prix au crime encouragé;

Le mari par sa femme en son lit égorgé;

Le fils tout dégouttant du meurtre de son père.

Et sa tête à la main demandant son salaire,

Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits

Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages

Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,

De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,

Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?

Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,

A quels frémissements, à quelle violence,

Ces indignes trépas, quoique mal figurés,

Ont porté les esprits de tous nos conjurés)

Je n'ai point perdu temps, et, voyant leur colère

Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,

J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,

La perte de nos biens et de nos libertés,

Le ravage des champs, le pillage des villes,

Et les proscriptions, et les guerres civiles,

Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix

Pour monter dans le trône et nous donner des lois.

Mais nous pouvons changer un destin si funeste,

Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,

Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui,

Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui.

Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître;

Avec la liberté Rome s'en va renaître;

Et nous mériterons le nom de vrais Romains,

Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.

Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice :

Demain au Capitole il fait un sacrifice;

Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux

Justice à tout le monde, à la face des dieux :

Là, presque pour sa suite il n'a que notre troupe;

C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe;

Et je veux pour signal que cette même main

Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.

Ainsi d'un coup mortel la victime frappée

Fera voir si je suis du sang du grand Pompée;

Faites voir, après moi, si vous vous souvenez

Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. »

A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,

Par un noble serment, le vœu d'être fidèle :

L'occasion leur plaît, mais chacun veut pour soi

L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.

La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte :

Maxime et la moitié s'assurent de la porte;

L'autre moitié me suit, et doit l'environner,

Prête au moindre signal que je voudrais donner.

Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes.

Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes,

Le nom de parricide ou de libérateur,

César celui de prince ou d'un usurpateur.

Du succès qu'on obtient contre la tyrannie

Dépend ou notre gloire ou notre ignominie;

Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans.,

S'il les déteste morts, les adore vivants.

Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,

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