‹ Théâtre de CorneilleChapitre 65 sur 158 · ACHILLAS, SEPTIME · texte numérisé non relu

ACHILLAS, SEPTIME

PTOLOMÉE

Le destin se déclare, et nous venons d'entendre

Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.

Quand les dieux étonnés semblaient se partager,

Pharsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger.

Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides

Par le débordement de tant de parricides,

Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,

Sur ces champs empestés confusément épars,

Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes,

Que la nature force à se venger eux-mêmes,

Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents

De quoi faire la guerre au reste des vivants,

Sont les titres affreux dont le droit de l'épée,

Justifiant César, a condamné Pompée.

Ce déplorable chef du parti le meilleur,

Que sa fortune lasse abandonne au malheur,

Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire

Des changements du cr>rt une éclatante histoire.

Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur.

Vit ses prospérités égaler son grand cœur ;

Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes

Et contre son beau-père ayant besoin d'asiles,

Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux

Où contre les Titans en trouvèrent les dieux : Il croit que ce climat, en dépit de la guerre. Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre, Et, dans son désespoir à la fin se mêlant, Pourra prêter l'épaule au monde chancelant. Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde. Et veut que notre Egypte, en miracles féconde, Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui. Et relève sa chute, ou trébuche sous lui. C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre. Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre : S'il couronna le père, il hasarde le fils; Et, nous l'ayant donnée, il expose Memphis. Il faut le recevoir, ou hâter son supplice ; Le suivre, ou le pousser dedans le précipice. L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux, Et je crains d'être injuste et d'être malheureux Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie M'offre bien des périls ou beaucoup d'infamie : C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser A quel choix vos conseils doivent me disposer. Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire D'achever de César ou troubler la victoire; Et je puis dire enfin que jamais potentat N'eut à délibérer d'un si grand coup d'État.

PHOTIN

Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées, La justice et le droit sont de vaines idées; Et qui veut être juste en de telles saisons Balance le pouvoir, et non pas les raisons. Voyez donc votre force, et regardez Pompée, Sa fortune abattue, et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état : Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale; Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains, A qui par sa défaite il met les fers aux mains; Il fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces, Leurs États et d'argent et d'homme épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés

Auteur des maux de tous, il est à tous en butte.

Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute.

Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis?

L'espoir de son salut en lui seul était mis;

Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe,

Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe,

Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé,

Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé?

Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,

A force d'être juste on est souvent coupable;

Et la fidélité qu'on garde imprudemment,

Après un peu d'éclat, traîne un long châtiment,

Trouble un noble revers, dont les coups invincibles,

Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.

Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux;

Rangez-vous du parti des destins et des dieux,

Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage,

Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage;

Quels que soient leurs décrets, déclarez- vous pour eux.

Et, pour leur obéir, perdez le malheureux.

Pressé de toutes parts des colères célestes,

Il en vient dessus vous faire fondre les restes;

Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober,

Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.

Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime ;

Elle marque sa haine, et non pas son estime;

Il ne vient que vous perdre en venant prendre port,

Et vous pouvez douter s'il est digne de mort !

Il devait mieux remplir vos vœux et notre attente,

Faire voir sur ses nefs la victoire flottante :

Il n'eût ici trouvé que joie et que festins;

Mais, puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins.

J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne :

J'exécute à regret ce que le ciel ordonne;

Et du même poignard pour César destiné

Je perce en soupirant son cœur infortuné.

Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête

Mettre à l'abri la vôtre, et parer la tempête.

Laisser nommer sa mort un injuste attentat :

La justice n'est pas une vertu d'État.

Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes

Ne fait qu'anéantir la force des couronnes;

Le droit des rois consiste à ne rien épargner :

La timide équité détruit l'art de régner.

Quand on craint d'être injuste on a toujours à craindre,

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,

Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,

Et voler sans scrupule au crime qui lui sert.

C'est là mon sentiment. Achillas et Septime

S'attacheront peut-être à quelque autre maxime :

Chacun a son avis; mais, quel que soit le leur,

Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.

ACHILLAS

Seigneur, Photin dit vrai; mais, quoique de Pompée

Je voie et la fortune et la valeur trompée,

Je regarde son sang comme un sang précieux

Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les dieux.

Non qu'en un coup d'État je n'approuve le crime ;

Mais, s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime :

Et quel besoin ici d'une extrême rigueur?

Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur.

Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore :

Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore;

Mais, quoique vos encens le traitent d'immortel,

Cette grande victime est trop pour son autel,

Et sa tête immolée au dieu de la victoire

Imprime à votre nom une tache trop noire :

Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer;

En usant de la sorte on ne vous peut blâmer.

Vous lui devez beaucoup : par lui Rome animée

A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée;

Mais la reconnaissance et l'hospitalité

Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité.

Quoi que doive un monarque, et, dût-il sa couronne,

Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne,

Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang

A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang.

S'il est juste d'ailleurs que tout se considère,

Que hasardait Pompée en servant votre père?

Il se voulut par là faire voir tout-puissant,

Et vit croître sa gloire en le rétablissant.

Il le servit enfin, mais ce fut de la langue;

La bourse de César fit plus que sa harangue.

Sans ses mille talents, Pompée et ses discours

Pour rentrer en Egypte étaient un froid secours.

Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles :

Les effets de César valent bien ses paroles;

Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui,

Comme il parla pour vous vous parlerez pour lui.

Ainsi vous le pouvez et devez reconnaître.

Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître,

Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi,

Dans vos propres États vous donnerait la loi.

Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête.

S'il le faut toutefois, ma main est toute prête;

J'obéis avec joie, et je serais jaloux

Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.

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