‹ Théâtre de CorneilleChapitre 75 sur 158 · SEPTIME · texte numérisé non relu

SEPTIME

Seigneur...

CÉSAR

Allez, Septime, allez vers votre maître; César ne peut souffrir la présence d'un traître, D'un Romain lâche assez pour servir sous un roi. Après avoir servi sous Pompée et sous moi. [Septime rentre.)

CORNÉLIE

César, car le destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur : De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée, Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée, Fille de Scipion et, pour dire encor plus, Romaine, mon courage est encore au-dessus; Et de tous les assauts que sa rigueur me livre, Rien ne me fait rougir que la honte de vivre. J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi; Et, bien que le moyea m'en ait été ravi, Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes M'ait ôté le secours et du fer et des ondes, Je dois rougir pourtant, après un tel malheur, De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur : Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive

Pour croître mes malheurs et me voir ta captive.

Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux

De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,

Que César y commande, et non pas Ptolomée.

Hélas ! et sous quel astre, ô ciel ! m'as-tu formée,

Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis

Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,

Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince

Qui doit à mon époux son trône et sa province?

César de ta victoire écoute moins le bruit :

Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit;

Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse;

Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce;

Deux fois de mon hymen le noeud mal assorti

A chassé tous les dieux du plus juste parti :

Heureuse en mes malheurs si ce triste hyménée,

Pour le bonheur de Rome, à César m'eût donnée !

Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison

D'un astre envenimé l'invincible poison !

Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine :

Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine,

Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien

De peur de s'oublier ne te demande rien.

Ordonne ; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie.

Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

CÉSAR

O d'un illustre époux noble et digne moitié, Dont le courage étonne, et le sort fait pitié ! Certes, vos sentiments font assez reconnaître Qui vous donna la main et qui vous donna l'être; Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez, Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez. L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée, L'une et l'autre vertu par le malheur trompée, Le sang des Scipions protecteur de nos dieux, Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux. Et Rome dans ses murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille. Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux, Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare.

Ni mieux aimé tenter une incertaine foi

Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi;

Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes

Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes;

Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier,

Il m'eût donné moyen de me justifier !

Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie.

Je l'eusse conjuré de se donner la vie,

D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival

Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal;

J'eusse alors regagné son âme satisfaite

Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite;

Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur,

Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur.

Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde,

Le sort a dérobé cette allégresse au monde,

César s'efforcera de s'acquitter vers vous

De ce qu'il voudrait rendre à cet illustre époux.

Prenez donc en ces lieux liberté tout entière :

Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière,

Afin d'être témoin comme, après nos débats,

Je chéris sa mémoire et venge son trépas,

Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie

De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie.

Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment

Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement;

Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine,

C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la reine.

Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

CORNÉLIE

O ciel, que de vertus vous me faites haïr !l

1. Me sera-t-H permis de rapporter ici que M11» de Lenclos, pressée de se rendre aux offres d'un grand seigneur qu'elle n'aimait point, et dont on lui vantait la probité et le mérite répondit :

« O ciel, que de vertus vous me faites haïr 1 »

C'est le privilège des beaux vers d'être cités en toute occasion, et c'est ce qui n'arrivq Jamais à la prose. (V.) — Le grand seigneur dont parle Voltaire était le maréchal de Choiseul.

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