‹ Théâtre de CorneilleChapitre 8 sur 158 · SCÈNE IV. — CINNA, EMILIE, ÉVANDRE, FULVIE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — CINNA, EMILIE, ÉVANDRE, FULVIE

ÉVANDRE

Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous.

CINNA

Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien, Évandre?

ÉVANDRE

Polyclète est encor chez vous à vous attendre, Et fût venu lui-même avec moi vous chercher Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher; Je vous en donne avis, de peur d'une surprise. Il presse fort.

EMILIE

Mander les chefs de l'entreprise !

Tous deux ! en même temps ! Vous êtes découverts l

CINNA

Espérons mieux, de grâce.

EMILIE

Ah ! Cinna ! je te perds !

Et les dieux, obstinés à nous donner un maître, Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître. Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris. Quoi ! tous deux ! et sitôt que le conseil est pris !

CINNA

Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne; Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne; Maxime est comme moi de ses plus confidents, Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.

EMILIE

Sois moins ingénieux à te tromper toi-même, Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême; Et puisque désormais ta ne peux me venger, Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger : Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère. Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père; N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment, Et ne me réduis point à pleurer mon amant.

CINNA

Quoi ! sur l'illusion d'une terreur panique. Trahir vos intérêts et la cause publique ! Par cette lâcheté moi-même m'accuser, Et tout abandonner quand il faut tout oser ! Que feront nos amis si vous êtes déçue?

EMILIE

Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue?

CINNA

S'il est pour me trahir des esprits assez bas, Ma vertu pour le moins ne me trahira pas : Vous la verrez, brillante au bord des précipices. Se couronner de gloire en bravant les supplices, Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra, Et le faire trembler alors qu'il me perdra. Je deviendrais suspect à tarder davantage. Adieu. Raffermissez ce généreux courage.

S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux, Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux : Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie; Malheureux de mourir sans vous avoir servie.

CINNA

EMILIE

Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient : Mon trouble se dissipe, et ma raison revient. Pardonne à mon amour cette indigne faiblesse, Tu voudrais fuir : en vain, Cinna, je le confesse, Si tout est découvert; Auguste a su pourvoir A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir. Porte, porte chez lui cette mâle assurance, Digne de notre amour, digne de ta naissance; Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain, Et par un beau trépas couronne un beau dessein. Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne : Ta mort emportera mon âme vers la tienne; Et mon cœur, aussitôt percé des mêmes coups...

CINNA

Ah ! souffrez que tout mort je vive encore en vous; Et du moins en mourant permettez que j'espère Que vous saurez venger l'amant avec le père. Rien n'est pour vous à craindre : aucun de nos amis Ne sait ni vos desseins ni ce qui m'est promis; Et, leur parlant tantôt des misères romaines, Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines, De peur que mon ardeur touchant vos intérêts D'un si parfait amour ne trahît les secrets : Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie.

Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie, Puisque dans ton péril il me reste un moyen De faire agir pour toi son crédit et le mien; Mais si mon amitié par là ne te délivre, N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre. Je fais de ton destin des règles à mon sort, Et j'obtiendrai ta vie ou je suivrai ta mort.

CINNA

Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.

EMILIE

Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.

THÉÂTRE DE CORN El L 14

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