‹ Théâtre de CorneilleChapitre 85 sur 158 · EXAMEN DE POMPÉE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE POMPÉE

A bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu'il y en ait sur le théâtra où l'histoire soit plus conservée et plus falsifiée tout ensemble. Elle est si connue que je n'ai osé en changer les événements; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés comme je les fais arriver. Je n'y ai ajouté que ce qui regarde Cornélie, qui semble s'y offrir d'elle-même, puisque, dans la vérité historique, elle était dans le même vaisseau que son mari lorsqu'il aborda en Egypte, qu'elle le vit descendre dans la barque où il fut assassiné à ses yeux par Septime, et qu'elle fut poursuivie sur mer par les I ordres de Ptolomée. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre qu'on

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l'atteignît, et qu'elle fût ramenée devant César, bien que l'histoire n'en parle point. La diversité des lieux où les choses se sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité historique, m'ont réduit à cette falsification pour les ramener dans l'unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devant les murs de Pelusium, qu'on appelle aujourd'hui Damictte, et César prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'une ni l'autre ville, de peur que le nom de l'une n'arrêtât l'imagination de l'auditeur et ne lui fît remarquer malgré iui la fausseté de ce qui s'est passé ailleurs. Le lieu particulier est, comme dans Polyeucte, un grand vestibule commun à tous les appartements du palais royal; et cette unité n'a rien que de vraisemblable, pourvu qu'on se détache de la vérité historique. Le premier, le troisième, et le quatrième acte, y ont leur justesse manifeste; il y peut avoir quelque difficulté pour le second et le cinquième, dont Cléopâtre ouvre l'un, et Cornélie l'autre. Elles sembleraient toutes deux avoir plus de raison de parler dans leur appartement ; mais l'impatience de la curiosité féminine les en peut faire sortir : l'une, pour apprendre plus tôt les nouvelles de la mort de Pompée, ou par Achorée, qu'elle a envoyé en être témoin, ou par le premier qui entrera dans ce vestibule; et l'autre, pour en savoir du combat de César et des Romains contre Ptolomée et les Égyptiens, pour empêcher que ce héros n'en aille donner à Cléopâtre avant qu'à elle, et pour obtenir de lui d'autant plus tôt la permission de partir. En quoi on peut remarquer que, comme elle sait qu'il est amoureux de cette reine et qu'elle peut douter qu'au retour de son combat, les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier compliment, le soin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait prendre la parole la première et obliger par là César à lui répondre avant qu'il puisse dire rien à l'autre.

Pour le temps, il m'a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une guerre qui n'a pu durer guère moins d'un an, puisque Plutarque rapporte qu'incontinent après que César fut parti d'Alexandrie, Cléopâtre accoucha de Césarion. Quand Pompée se présenta pour entrer en Egypte, cette princesse et le roi son frère avaient chacun leur armée prête à en venir aux mains l'une contre l'autre, et n'avaient garde ainsi de loger dans le même palais. César, dans ses Commentaires, ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête de Pompée lui fut présentée quand il arriva; c'est Plutarque et Vulcain qui nous apprennent l'un et l'autre; mais ils ne lui font présenter cette tête que par un des ministres du roi, nommé Théodote, et non pas par le roi même, comme je l'ai fait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poème, qui porte le nom d'un héros qui n'y parle point; mais il ne laisse pas d'en être, en quelque sorte, le principal acteur, puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui s'y passe. J'ai justifié ailleurs l'unité d'action qui s'y rencontre par cette raison que les événements y ont une telle dépendance l'un de l'autre, que la tragédie n'aurait pas été complète si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme où je la fais finir. C'est à ce dessein que, dès le premier acte, je fais connaître la venue de César, à qui la cour d'Egypte immole Pompée pour gagner les bonnes grâces du victorieux; et ainsi il m'a fallu nécessairement faire voir quelle réception il ferait à leur lâche et cruelle politique. J'ai avancé l'âge de Ptolomée, afin qu'il pût agir, et que, portant le titre de roi, il tâchât d'en soutenir le caractère. Bien que les historiens et le poète Lucain l'appellent communément rex puer, le roi enfant, il ne l'était pas à tel point qu'il ne fût en état d'épouser sa sœur Cléopâtre, comme l'avait ordonné son père Hirtius dit qu'il était puer jam adulta atate ; et Lucain appelle Cleo-

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pâtre incestueuse, dans ce vers qu'il adresse à ce roi par apostrophe :

IncesUe sccptris cessure sorori; soit au'elle eût déjà contracté ce mariage incestueux, soit à cause qu'après la guerre d'Alexandrie et la mort de Ptolomée, César la fît épouser a son jeune frère, qu'il rétablit dans le trône : d'où l'on peut tirer une conséquence infaillible que, si le plus jeune des deux frères était en âge de es marier quand César partit d'Egypte, l'aîné en était capable quand il y arriva, puisqu'il n'y tarda pas plus d'un an.

Le caractère de Cléopâtre garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par ambition et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu en tant qu'il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu elle a laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée a ses plaises et eue Lucain, peut-être en haine de César, la nomme en quelque endroit merctrix résina et fasse dire ailleurs à l'eunuque Photin, qui gouvernait sous le nom de son frère Ptolomée :

Quem non e nobis crédit Cleopatra nocentem A quo casta fuit?

ie trouve, qu'à bien examiner l'histoire, elle n'avait que de l'ambition sans amour, et que, par politique, elle se servait des avantages de sa trauté pour affermir sa fortune. Cela parait visible en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée qu'aux deux premiers hommes du monde, César et Antoine; et qu'après la déroute de ce dernier elle n'épargna aucun artifice pour engager Auguste dans la même passion qu'ils avaient eue pour elle, et fit voir par la qu elle ne s était attachée qu'à la haute puissance d'Antoine, et non pas a sa personne.

Pour le style, il est plus élevé en ce poème qu'en aucun des miens, et ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que ] aie faits. La gloire n'en est pas toute à moi; j'ai traduit de Lucain tout ce que j y ai trouvé de propre à mon sujet; et, comme je n'ai point fait de scrupule d'enrichir notre langue du pillage que j'ai pu faire chez lui, j ai tache, pour le reste, à entrer si bien dans sa manière de former ses pensées et de s'expliquer que ce qu'il m'a fallu y joindre du mien sentit son génie e ne fût pas indigne d'être pris pour un larcin que je lui eusse fait Jai parlé, en l'examen de Polyeucte, de ce que je trouve à dire en a confidence que fait Cléopâtre à Charmion au second acte; il ne me reste qu un mot touchant les narrations d'Achorée, qui ont toujours passe pour fort belles : en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public, mais seulement faire remarquer de nouveau que celui qui les fait et 'es personnes qui les écoutent ont l'esprit assez tranquille pour avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troisième acte, qui est a mon gré la plus magnifique, a été accusée de n'être pas reçue par une personne digne de la recevoir; mais, bien que Charmion, qui 1 écoute, ne soit qu'une domestique de Cléopâtre, qu'on peut toutefois prendre pour sa dame d'honneur, étant envoyée exprès par cette reme pour 1 écouter, elle tient lieu de cette reine même, qui cependant montre un orgueil digne d'elle d'attendre la visite de César dans sa chambre sans aller au devant de lui D'ailleurs Cléopâtre eût rompu tout le reste de ce troisième acte si elle s'v fû. montrée; et il m'a fallu la cacher par adresse de théâtre et trouver pour cela dans l'action un prétexte qui fût g oneux pour elle, et qui ne laissât point paraître le secret de l'art qui m obligeait à 1 empêcher de se produire.

PRÉFACE DE VOLTAIRE

Il faut avouer que nous devons à l'Espagne la première tragédie touchante et la première comédie de caractère qui ait illustré la France. Ne rougissons point d'être venus tard dans tous les genres. C'est beaucoup que, dans un temps où l'on ne connaissait que des aventures romanesques et des turlupinades, Corneille mît la morale sur le théâtre. Ce n'est qu'une traduction; mais c'est probablement à cette traduction que nous devons Molière. Il est impossible, en effet, que l'inimitable Molière ait vu cette pièce sans voir tout d'un coup la prodigieuse supériorité que ce genre a sur tous les autres, et sans s'y livrer entièrement. Il y a autant de distance de Mélite au Menteur que de toutes les comédies de ce temps-là à Mélite : ainsi Corneille a réformé la scène tragique et la scène comique par d'heureuses imitations.

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