‹ Théâtre de CorneilleChapitre 90 sur 158 · SCÈNE IL — DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL — DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE

clarice, faisant un faux pas, et comme se laissant choir Ay!

dorante, lui donnant la main Ce malheur me rend un favorable office, Puisqu'il me donne lieu de ce petit service; Et c'est pour moi, madame, un bonheur souverain Que cette occasion de vous donner la main.

CLARICE

L'occasion ici fort peu vous favorise,

Et ce faible bonheur ne veut pas qu'on le prise.

DORANTE

Il est vrai, je le dois tout entier au hasard :

Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part;

Et sa douceur mêlée avec cette amertume

Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume.

Puisque enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé,

A mon peu de mérite eût été refusé.

CLARICE

S'il a perdu sitôt ce qui pouvait vous plaire,

Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire,

Et crois qu'on doit trouver plus de félicité

A posséder un bien sans l'avoir mérité.

J'estime plus un don qu'une reconnaissance :

Qui nous donne fait plus que qui nous récompense;

Et le plus grand bonheur au mérite rendu

Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.

La faveur qu'on mérite est toujours achetée;

L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée;

Et le bien où sans peine elle fait parvenir

Par le mérite à peine aurait pu s'obtenir.

DORANTE

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende

Obtenir par mérite une faveur si grande :

J'en sais mieux le haut prix, et mon cœur amoureux,

Moins il s'en connaît digne, et plus s'en tient heureux.

On me l'a pu toujours dénier sans injure;

Et si, la recevant, ce cœur même en murmure,

Il se plaint du malheur de ses félicités,

Que le hasard lui donne, et non vos volontés.

Un amant a fort peu de quoi se satisfaire

Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire :

Comme l'intention seule en forme le prix,

Assez souvent sans elle on les joint au mépris.

Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme

D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme.

Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain

Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

Cette flamme, monsieur, est pour moi fort nouvelle, Puisque j'en viens de voir la première étincelle. Si votre cœur ainsi s'embrase en un moment, Le mien ne sut jamais brûler si promptement; Mais peut-être, à présent que j'en suis avertie, Le temps donnera place à plus de sympathie. Confessez cependant qu'à tort vous murmurez Du mépris de vos feux que j'avais ignorés.

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