XX INTRODUCTION
V Hôtel garni ou la leçon singulière est l'œuvre littéraire la mieux réussie de Désaugiersr Le personnage du colonel Sainville, qui a oublié sa femme et sa fille en courant le monde de victoire en victoire, porte la marque du temps. A force de vivre en pays conquis, nos guerriers perdaient peu à peu la notion des devoirs de famille ; ils se persuadaient que rien ne pouvait résister à leur vaillance. Le rôle de rhôtelier moraliste est très gai et très fin. Il nous semble que cette comédie pourrait encore se voir avec plaisir dans quelque matinée classique.
Pour rOdéon ou le théâtre de l'impératrice, il a écrit le Fou supposé, le Mari intrigué etVHotnme aux précautions, en cinq actes et en vers. V Homme aux précautions, est Tœuvre de plus longue haleine de Désaugiers. Elle n'eut que dix représentations ; il est vrai que la maladie de Tacteur Perrier, qui jouait le principal personnage, suivie de sa retraite du théâtre, put abréger un peu la carrière de V Homme aux précautions. Le sujet est traifé spirituellement, mais il ne comportait pas cinq actes.
Dans le Testament de Carlin, le dialogue est en vers ; il est en vers également dans une Heure de folie, donnée aux Variétés ; en vers dans V Adroite ingénue, Désaugiers versifie mieux que Picard et que la plupart des auteurs comiques contemporains. On reconnaît toujours en lui le poète qui a fait tant de chansons d'une exécution presque parfaite. Toutefois, comme le dit Sainte-Beuve, Toriginalité de Désaugiers et sa vraie veine doivent se chercher ailleurs que dans ces productions littéraires ; elle est plutôt dans ces folies, parades, parodies dont nous avons parlé et qui fournissaient aux Brunet et aux Potier des types d'une facétie incomparable.
tNTRODUCTiON XXI
Il est une partie de son œuvre qu'il faut au moins rappeler : ce sont les pièces de circonstance, les àpropos scéniques dont il fut prodigue. Il exerça une sorte de fonction publique qui, à certaine époque deyint presque officielle, et qui consistait à célébrer sur le théâtre les grands événements de l'époque. Il commença de bonne heure à exercer cet emploi. Nous le voyons, dès 1807, fêter à la fois à TOdéon et aux Variétés la paix de Tilsitt. Nous avons dit que V Heureuse gageure fut un divertissement donné par Désaugiers à la Comédie-Française à Toccasion de la naissance du roi de Rome. Mais ce fut surtout lorsque le trône des Bourbons eut été restauré, que Désaugiers déploya tout son zèle dans cette sorte d'office politique. Désaugiers manifesta tout de suite les sentiments les plus royalistes. Cela se comprend sans peine. Désaugiers, ami du plaisir et de la paix, ne pouvait aimer le pouvoir violent et despotique, la guerre perpétuelle, les immenses tueries d'hommes, et devait accueillir avec joie un régime qui promettait d'être pacifique et paternel. Louis XVIII était entré aux Tuileries le 3 mai 1814. Le 6 juin, Désaugiers faisait représenter aux Variétés Ylk de V Espérance ou le Songe réalisé, où Ton chantait :
Aux plaines où Tod se battait.
On rit, on chante et Ton s'embrasse.
Du triste canon qui grondait, Le gai flacon a pris la place.
Le tambourin seul Ta ronflant...
Tout est changé du noir au blanc.
Pendant les Cent jours, il se réfugia àRouen, et ne reparut que pour fêter « le Retour des lys » en juillet 1815. k partir de ce moment, il devint Torganisateur de toutes les représentations théâtrales auxquelles
XXll INTRODUCTION
donnèrent lieu le mariage du duc de Berry, la naissance du duc de Bordeaux, le sacre de Charles X. Tout cela se résumait en quelques couplets inoffensifs. Désaugiers y apportait tant de bonne grâce, si peu d'amertume, que les partis politiques même ne lui tenaient pas rancune.
Pourcompléterl'expériencedesonart,ilfut comme Shakespeare et Molière, et, pour prendre un point de comparaison plus rapproché de lui de toute manière, il fut comme son ami Picard, directeur de théâtre. En 1816, il remplaça Barré dans la direction du théâtre du Vaudeville. « On ne pouvait placer, dit Brazier, à la tète d'un théâtre chantant un homme plus capable d*y entretenir le feu sacré. Toutefois, ayons le courage de le dire, nous qui avons été son ami, Désaugiers, homme d'esprit, s'il en fut, mais faible, bon, insouciant, n'avait pas cette volonté ferme, cette assiduité, cette persistance de tous les instants, qualités indispensables à un directeur de spectacle; il ne savait rien refuser, pas même un congé aux acteurs dont il avait le plus besoin. »
Sainte-Beuve ajoute ce détail : « Le soir, en rentrant du théâtre, à minuit, il se mettait à lire les pièces présentées, avant de les faire lire au comité, Il les lisait jusqu'au bout et écrivait aux auteurs des lettres longues, motivées, paternelles, qui adoucissaient les refus. Tous les conflits d'amour-propre ou d'intérêt se taisaient aisément devant lui. Il était de ceux qui ont un don à part et qui sont destinés par la nature,