BARTHELEMY, ESTELLE, LOUISE
[Estelle est occupée à peindre Louise, qui travaille à l'aiguille; Barthélémy, avec le tablier de garçon sellier, est debout derrière la chaise d'Estelle, et la regarde peindre.)
BAKTHÉLtMY.
Dieu! que c'est ressemblant! que c'est agréable de voir iouble les gens qu'on aime !
ESTELLb:.
Vous trouvez, Bartliélemy !
ItAKTUELEMV.
Oh! c'est madeiTioiselle Louise; c'est elle-même; on la reconnaîtrait les yeux Icrmés. Savez-vous, mademoiselle Estelle , que c'est un laineux honnenr que vous laites-là à une petite couturière, de vouloir bien faire son portrait pour rien?
LOUISK.
Vous, qui êtes déjà une artiste distinguée, et dont les tableaux se vendent si cher !
ESTELLE
Tant mieux, mes bons amis; ce sera mon présent de noces.
ou l'oncle d'amërkjle.
Louise n'est-clle pas ma voisine? ne demeurons-nous pas dan la même maison? Il y a quelques mois d'ailleurs, quand j'étai encore plus pauvre que je ne le suis, elle me faisait mes robe pour rien : je m'acquitte aujourd'hui.
BARTHELEMY
C'est vrai; entre artistes, ça se trouve toujours; aussi, Ma demoiselle, dépêchez-vous de devenir bien riche et de roule carrosse. Alors vous vous adresserez à moi, qui suis sellier carrossier, et vous verrez que je vous ferai du soigné ; car j suis dans les fameux, je m'en vante; j'ai travaillé aux voi tures du sacre.
ESTELLE
Vraiment !
HAIITHÉLEMÏ.
Et voilà souvent ce qui me désole, c'est de passer ma vi dans les landaux et les calèches, et d'aller toujours à pied.
LOUISE
Oh! toi, Barthélémy, tu as toujours eu de l'ambition.
BARTHÉLl MY.
Pour ce qui est de ça, j'en conviens. Ferme sur l'essieu 1 n'y a que ça qui donne du ressort ; et si je veux m'élever, t être quelque chose, c'est pour toi seule 1 Je voudrais, le jou de mes noces, te voir dans un tilbury de ma façon.
LOUISE
Bah ! un tilbury !
Air : Quil est flatteur d'épouser celle.
Pourquoi tant de cérémonie?
Va, mon cher, pour uu' fill' de bien,
Quand elle arrive à la mairie,
Cula suffit... r reste n'est rien.
Et m'sieur l' mair* (jui tient la séance,
Souvent, du modeste sapin,
Volt descendre plus d'innocence
Qu' des landaux du quartier d'Aulin.
(a Estelle.) Vous saurez. Mademoiselle , que c'est dans hu jours... (a Barthélémy.) Et je parie que tu n'as pas encore tou tes papiers, le consentement de tes parents.
UARTHIÎLEMY.
(,îa ne sera pus long, j'en ai pas. Du côté paternel, rien, i
2t do. l'autre côté, un oncle, que je ne vois jamais; je ne sais pas ce qu'il devient.
KSTliLl.i:.
C'est dans le gein-e de mon oncle d'Ame'rique, dont nous parlions l'autre jour, n'est-ce pas, Louise?
BARTHlil-EMY.
Oh! mais un oncle d'Amérique , ça vaut mieux! ça revient toujoiu's riche.
ESTELLE
Oui, quand cela revient jamais; et en attendant, le meilleur est de s'en passer, et de ne compter que sur soi.
BARTHÉLÉMY
Vous avez bien raison ; car lorsqu'il faut faire son chemin, les parents, voyez-vous, les parents sont, comme une cinquième roue à un carrosse; jamais mon oncle ne m'a donné un sou. Aussi, toute ma famille, à moi, c'est ma pauvre nourrice, la Uière Joseph, qui demeure avec moi, et qui m'aime tant, que mademoiselle Louise en serait jalouse. Elle assistera à la noce, et elle vous racontera ses campagnes; car la mère loseph, ma nourrice, a été vivandière, et pendant dix ans on l'a crue morte, et elle n'a reparu que depuis quelque temps. Mais vous entendrez tout cela; car j'espère bien que vous voudrez bien, mam'selle Estelle, honorer aussi noire mariage.
ESTELLE
Avec grand plaisir; j'en éprouve tant à vous savoir heureux! vous, du moinSj vous pouvez l'èlre.
Ah ! si vous le vouliez, Mademoiselle, il ne tiendrait qu'à vous.
ESTELLE
Que voulez-vous dire ?
LOUISE
Qu'il y a ici, n'est-ce pas, Barthélémy, un beau jeune honnne qui ne demanderait pas mieux.
, BARTHÉLÉMY
Ce M. Dersan, qui vient si souvent poui' faire faire son portrait, et qui n'est jamais content.
LOUISE
Air de Turenne.
Tous les matins, depuis six s'maineR, Il vient poser... ça doit être ennuyeux !
92 l/ONCLE d'améiuoue.
Et vous r'commencez par douzaines
Les boucli's, les fronts, les nez, les yeux.
BARTHÉLÉMY
Y en a tant, et d' si macrnifuiiies, Qu'avec c' qui vous reste, je crois.
Vous pourriez fair' pendant six mois Des portraits pour tout's vos pratiques. ESTKLLE.
Vous VOUS trompez ; monsieur Dersan est fort aimable, san doute ; mais jamais je n'ai entendu de lui un seul mot qi pût me faire supposer...
C'est qu'il n'ose pas parler...
BARTHÉLÉMY. '
Mais il fait mieux que cela ; et si nous ne craignions pas d fâcher Mademoiselle, nous lui apprendrions bien des choses.
ESTELLE
Et quoi donc?
BARTOÉLEMY.
Mademoiselle a bien du talent , sans doute; mais elle n'ei pas encore connue ; et ces portraits qu'elle vendait mill francs, c'est monsiem* Dersan qui les faisait acheter pai'-de; sous main.
ESTELLE
0 ciel !
LOUISE
C(! joli appartement où il y a chambre à coucher, bon doir, salon et antichambre, Mademoiselle ne croit le payer uu quatre cents francs; il en vaut quinze; c'est monsieur Deisa qui s'est entendu avec le propriétaire ; non pas qu'il nous e ait rien dit; mais je le sais par la portière; car on sait tou jours tout par les portières.
ESTELLE
Grands dieux! que m'apprenez-vous là? et quelle idée va-l on avoir de moi? Bien certainement je ne resterai pas un jou de plus dans cet appartement. Barthélémy, je vous en con jure, descendez dire à la portière qu'elle mette un écriteau mais sur-le-champ, à l'inslant même.
RARTHÉLE.MY.
Y pensez-vous? ce n'était pas là notre intention; et Je m garderai bien d'y aller.