‹ Théâtre de Eugene Scribe (volume 4)Chapitre 101 sur 330 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

homme de provmcn, perdu dans la ville de Londres, je voulais, il y a doux ans, me jeter dans la Tamise, faute de vin^t-cinq guinées, et vous m'en avez donné deux cents que je vous dois toujours!...

«OLINGBROKE.

Pardieu, mon cher, je voudrais bien être à votre place, et je changerais volontiers avec vous...

MASHAM.

Pourquoi cela?

Parce que j'en dois cent fois davantage.

MASHAM.

0 ciel ! vous êtes malheureux î

BOUNGBROKE.

Non pas ! je suis ruiné, voilà tout ! mais jamais je n'ai été plus dispos, |)lus joyeux et plus libre... Pendant cinq années, les plus longues de ma vie, riche et ennuyé de plaisirs, j'ai mangé mon patrimoine... Il fallait bien s'occuper... A vingt-six ans... tout était fini !...

MASHAM.

Est-il possible?

BOLINGBROKE

Je n'ai pas pu aller plus vite!... Pour rétablir mes affaires, on m'avait marié à une femme charmante... impossible de vivre avec elle... un million de dot... autant de défauts et de caprices... J'ai rendu la dot, j'y gagne encore ! Ma femme brillait à la cour, elle était du parti des Marlborough, elle était whig... vous comprenez que je devais être toryj je me suis jelé dans l'opposition : je lui dois cela ! je lui dois mon bonheur! car, depuis ce jour, mon instinct et ma vocation se .sont révélés ! c'était l'aliment qu'il fallait à mon âme ardente et inactive! Dans nos tourmentes politiques, dans nos orages de tribune, je respire, je suis à l'aise, et comme le matelot anglais sur la mer, je suis chez moi, dans mon élément, dans mon empire... Le bonheur, c'est le mouvement!... le malheur, c'est le repos! Vingt fois, dans ma jeunesse inoccupée, et surtout dans mon ménage, j'avais eu comme vous l'idée de me tuer.

MASHAM.

E?t-il possible?

BOLINOBROKE,

Oui... les jours où il la'.lail vHUtdiiirc ma femme au bal! Mais

HO LE VERRE d'eau.

maintenant je tiens à rester! je serais désolé de partir! je n'en ai pas le temps... je n'ai pas un moment à moi... membre de la chambre des communes et grand seigneur journaliste... je parle le matin et j'écris le soir... En vain le ministère whig nous accable de ses triomphes, en -vain il domine en ce moment l'Angleterre et l'Europe... seul avec quelques amis, je soutiens la lutte; et les vaincus ont souvent tronblé le sommeil des vainqueurs. Lord Marlborough, à la tête de son armée, tremble devant un discours de Henri de Saint -Jean, on un article de notre journal l'Examinateur. 11 a pour lui le prince Eugène, la Hollande et cinq cent mille hommes... J'ai pour moi, Swift Prior et Atterbury... A lui l'épée, à nous la presse!... nous verrons un jour à qui la victoire... L'illustre et avare maréchal veut la guerre, qui épuise le trésor et qui remplit le sien... moi, je veux la paix et l'industrie, qui, mieux que les conquêtes, doivent assurer la prospérité de l'Angleterre. Voilà ce qu'il s'agit de faire comprendre à la reine, au parlement et au pays.

M.'VSH.'VM.

Ce n'est pas facile.

EOLtNGBROKE.

Non... car la force brutale et matérielle, les succès emportés à coups de canon étourdissent tellement le vulgaire, qu'il ne lui vient jajnais à l'idée qu'un général vainqueur puisse être un sot, un tyran ou un fripon... et lord Marlborough en est un! je le prouverai... je le montrerai glissant furtivement sa main victorieuse dans les coffres de l'État.

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