SCÈNE VI
LA REINE, BOLTNGBROKE.
(La reine a élé s'asseoir sur le fauteuil, à droile, prés du guéridon.) LA RUINK, à Bolin^broke qui s'aiproclie d'elle et la salue respectueusement.
Dans tout autre moment, Bolingbrnke, je vous recevrais avec plaisir, car, vous le savez, j'en ai toujours à vous voir... mais aujourd'hui et pour la première fois...
Je viens pourtant vous parhu' des plus chers intérêts de l'Anglclerre... et le départ du marquis de Torcy...
LA REI.NE, se levant.
Ail! je m'en doutais!... et c'est, justement là ce que je craignais. Je sais, Bolingbrokc, tout ce que vous allez me dire... j'apprécie vos motifs et vous en remercie... mais, voyez-vous, ce serait inutile; les passeports du marquis vont être signés...
BOLINGBKOKE.
Ils ne le sont pas encore ! et s'il part, c'est la guerre plus terrible que jamais, c'est une lulte qui n'aura pas de terme... et si vous daigniez seulement m'écouter...
LA RI■:I^E
Tout est arrangé et convenu... j'ai donné ma parole... s'il faut même vous le dire, j'attends la duchesse pour cette signature... elle va venir à trois heures, et si elle vous trouvait ici...
EOLINGBROKE.
Je comprends...
LA REINE
Ce seraient de nouvelles scènes!... de nouvelles discussions... que je ne serais pas en état de supporter... Et vous, Bolingbrokc, dont je cotmais le dévouement... vous qui êtes, pour moi, un ami véritable...
BOLINGBROKE
Vous m'éloignez... vous me congédiez pour .iccueillir une ennemie... Pardon, .Madame! je. vais céder la place à la duchesse... mais l'heure où elle doit venir n'a pas encore sonné, accorderezvous au moins à mon zèle et à ma franchise le peu de minutes
162 LE YEKUE i)'£âU.
qui nous robtent?... Je ne vou^ imposerai pas la fatigue de nie répondre... vous n'aurez que celle de m'écouter... (La reine, qui éiai
près de £on fauteuil, s'y laisse loiiibnr et s'assied. — RogarJant la pendule.) Ln quavt-
d'heure, Madame, un qnart-d'hcure!... c'est tout ce qui m'est laissé pour vous peindre la mbcre de ce pays. Son commerce anéanti, ses finances détruites, sa dette augmeiitant chaque jour, le présent dévorant l'avenii'... Et tous ces maux provenant de la guerre... d'une guerre inulile à notre honneur et à nos intérêts. Ruiner l'Angleterre pour agrandir l'Autriche... paye des impôts pour que Tempereur soit puissant et le prince Eugène glorieux... continuer une alliance dont ils profitent seuls... Oui, Madame .. si vous ne croyez pas à mes paroles, s'il vous faut des faits positifs, savez-vous que la prise de Bouchain, dont les alliés ont eu tout l'honneur, a coûté sept millions de livres sterling à l'Angleterre?
LA REINE
Permettez, Mylord. ..
BOLINGBBOKE, conlinuanl.
Savez-vous qu'à Malplaquot nous avons perdu trente mille comhattants, et que dans leur glorieuse défaite les vaincus n'en ont perdu que huit mille? Et si Louis XIV eût résisté à Tinfluence de madame de Mainlenon, qui est sa duchesse de Marlborough à lui; si au lieu de demander aux salons de Versailles un duc de Villeroi pour commander ses armées... Louis XIV eût interrogé les champs de bataille et choisi Vendôme ou Catinat... savez-vous ce qui serait arrivé à nous et à nos alliés? Seule contre tous, la France en armes tient tète à l'Europe, et bien commandée elle lui commande. Nous l'avons vu et peut-être le verrions-nous encore : ne l'y contraignons pas!
LA REINE
Oui, Bolingbroke, oui, vous qui voulez la paix... vous avez peut-être raison... Mais je ne suis qu'une faible femme, et pour arriver à ce que vous me proposez... il faut un courage que je n'ai pas... il faut se décider entre vous et des personnes qui elles aussi, me sont dévouées...
BOLINGBROKE, s'animant,
Qui vous trompent... je vous le jure... je vous le prouverai.
LA BEINF..
Non... non... laissez-moi l'ignorer!... Il faudrait encore s'irriter. . en vouloir à quelqu'un... je ne le puis.
ACTli III, tàCkNli VI. 1G3
BOLINGBROKE^ à part.
Oli! qu'attendre iriirie reino qui no sait pas mcmc se mettre eu colère? (iiaui.) Quoi! Madame, s'il vous était démontre d'une mariière évideuto, irrécusable^ qu'une partie de nos subsides entre dans les coffres du duc de Marlboroug, et que c'est là le motif qui lui fait continuer la guerre...
LA REINEj écoulant el croyant entendre la duchesse.
Silence... j'ai cru entendre... Parlez, Bolingbroke... on vient...
BOI.INGBKOKE.
Non, Madame... (r.ontinuani avec chaieu,-.) Si j'ajoutais qu'un intérêt non moins vif et plus tendre fait redouter à la duchesse une paix fatale et gênante, qui ramènerait le duc à Londres et à la cour...
LA REINE
Voilà ce que je ne croirai jamais...
BOMN'GBROKE.
Voilà cependant la vérité!... Et ce jeune officier qui tout à l'heure, était ici... Arthur Masham peut-être... pourrait vous donner de plus exacts renseignements...
LA REINE, avec émotion.
Masham... que dites-vous?
Qu'il est aimé de la duchesse...
LA REINE, ticmblante.
Lui!... Masham !...
BOLINGBROKE, prêt à sortir.
Lui... ou tout autre, qu'importe?
LA REINE, avec colère.
Ce qu'il m'importe, dites-vous?... (Se levant vivement.) Si Ton m'abuse ! si l'on me trompe! si l'on met en avant les intérêts de ] iJtat, quand il s'agit de caprices, d'intrigues ou d'inlérêts particuliers!... Non, non... il faut que tout s'explique! Restez, Mylord, restez; moi, la reine, je veux... je dois tout savoir!
(Elle va regarder du colé de la galerie à droite et revient.)
BOLINGBROKE, à part pendant ce temps.
Est-ce que par hasard le petit Masham?... 0 destins de l'Angleterre, à quoi tenez-vous?
LA REINEj avec émolion.
jEh bien! goljpgbrpjtej voys disjez (jonc que la duchesse...
164 LE VERRE d'eau.
BOLINGBROKE^ observant la reiaa.
Désire la continuation de la guerre.
LA RKIKE, de iiêrae.
Pour tenir son mari éloigné de Londres.
BOLIISGUROKE, de. même.
Oui, Madame...
LA REINE
Et par affection pour Masham...
BOLINGBlîOKE.
J'ai quelques raisons de le croire.
LA REINE
Lesquelles?
BOLINGBROKE, vivement.
D'abord c'est la duchesse qui Ta fait entrer à la cour, dans la maison de Sa Majesté.
LA REINE
C'est vrai !
BOLINGBROKE, de même.
C'est par elle qu'il a obtenu le brevet d'enseigne.
LA REINE
C'est vrai !
BOLINGBROKE
Par elle enfin que, depuis quelques jours, il a été nommé officier dans les gardes.
LA REINE
Oui, oui, VOUS avez raison : sous prétexte que moi-même je le voulais... je le désirais... (vivement.) Et j'y pense maintenant... ce protecteur inconnu, dont Masham me parlait..
BOLINGBROKE
Ou plutôt cette protectrice...
Qui lui défendait de se marier,
BOLINGBROKE, près de la reine, et presque à son oreille.
C'était elle... Aventure romanesque, qui souriait à sa vive imagination! C'est pour se livrer sans contrainte à de si doux loisirs, que la noble duchesse retient son mari à la tète des armées, et fait voter des subsides pour continuer la guerre!... (Avec intention.) la gueirc qui fait sa gloire, sa fortune et son bunheur... bonlicur d'autmt ])lus grand qu'il est ignoré, et que, par un piquant hasard, dont elle rit au fond du cœur, les augustes personnes qui croient servir son ambition, servent eu même