SCÈNE PREMIÈRE
MADAME DE SAVENAY, paraissant à la porte du fond j CÉCILE, sorlant de l'appartement à droite.
CECILE, avec inquiétude.
Eh bien ! Madame, quelles nouvelles ?
MADAME DE SAVENAY
Mauvaises; ce combat a eu lieu.
C'est fait de moi!...
MADAME DE SAVENAY
J'ignore les détails, mais il paraît que M. de Saint-André est intervenu dans l'affaire, et que quelqu'un a été blessé, très-légèrement, il est vrai. N'importe, l'éclat est toujours le même, et après un tel événement, malgré tous mes etTorts pour vous défendre, et même pour vous croire...
CÉCILE
Quoi! Madame!
AQTE V, SCÈNE I. 95
MADAME DE SAVENAY
Tenez, Cécile, ne faisons pas de phrases et parlons franchement; il y a encore un moyen de vous sauver, et notre parenté, quoique éloignée, Tintérèt que je vous porte, les calomnies mêmes dont j'ai été Tobjet et qu'il est urgent de dissiper... tout me faisait un devoir de tenter un dernier effort -en votre faveur...
CECILE, avec impatience.
Permettez-moi seulement...
MADAME DE SAVENAY
Écoutez-moi d'abord, vous me répondrez après... ou plutôt il n'y a rien à répondre. M. le marquis de Sommerville, le pair de France, l'oncle du vicomte de Saint-André, arrivait aujourd'hui à Dieppe pour sa santé, et vous jugez de son indignation en apprenant la conduite de son neveu... car le marquis est religieux et moral!... Je l'ai beaucoup connu autrefois!... beaucoup, et entre gens de qualité, on s'entend aisément, on parle la même langue. 11 a compris comme moi qu^un mariage était indispensable... il se charge d'y décider son neveu, son seul héritier.
CÉCILE, de même.
Mais, Madame...
MADAME DE SAVENAY
Il cherchait pour lui un riche parti, car le vicomte est sans fortune, la vôtre est fort belle... la famille consent, moi aussi.
CÉCILE, ne se contenant plas.
Et moi, Madame, je refuse!
MADAME DE SAVENAY
Après ce qui s'est passé !
CÉCILE
Mais il ne s'est rien passé, et puisque vous daignez, dites-vous, me porter quelque intérêt, quelque amitié, je vous en demande une preuve, la plus grande de toutes, emmenez-moi, partons d'ici !
MADAME DE SAVENAY
Et que ne dira-t-on pas?...
CÉCILE
Tout ce qu'on voudra, pourvu que je parte, que je m'éloigne...
MADAME DE SAVENAY
11 y a dans cette résolution subite quelque nouveau mystère.
96 l'A. CALOMNIE.
CÉCILE
Aucun, Madame.
MADAME DE SAVENAY
Si, Mademoiselle... ei comme je ne veux pas, encore à mon insu, jouer unrôle indigne de moi... j'entends que vous n'ayez plus ni secrets, ni restrictions. 11 me semble d'ailleurs qu'après tout ce que j'ai fait pour vous, j'ai quelques droits à votre confiance. Parlez, et je consens à vos demandes... je vous emmène à l'instant même.
CECILE, avec impatience et douleur.
Mais que voulez-vous que je vous dise?... je n'ai rien à vous avouer.
MADAME DE SAVENAÏ
Quoi! M. de Saint-André?...
CÉCILE
Je ne le connaissais pas; je l'ai vu hier pour la première fois; je n'y ai jamais pensé...
MADAME DE SAVENAY
Ainsi, vous n'avez jamais aimé... vous n'aimez personne... vous me le jurez devant Dieu!...
CÉCILE, avec embarras.
Ah! Madame...
MADAME DE SAVENAY, vivement.
C'est donc vrai!
CÉCILE, de même.
Ah! le ciel m'est témoin que c'est dans ce moment seulement que je vois clair en mon cœur...
MADAME DE SAVENAY
A la bonne heure, au moins, voilà parler... pourquoi ne pas ravoir fait plus tôt?...
CÉCILE
Mais c'est que plus tôt, je ne pouvais me rendre compte des sentiments que j'éprouvais!... il me semblait que c'était de l'amitié, de la reconnaissonce, pas autre chose; et cependant, me défiant de moi-même, je cherchais à combattre, à éloigner ces idées; j'y avais réussi, je consentais à me marier; je m'efforçais d'aimer celui qu'on me destinait... Mais quand j'ai vu que celuilà aussi, que tout le monde, que vous-même, vous m'abandonniez!... qu'une seule personne osait me défendre, me iiroléger et exposer son honneur pour sauver le mien! alors, que vous dirai-je?... pénétrée d'estime, d'admiration, de tendresse, j'ai