‹ Théâtre de familleChapitre 43 sur 104 · HORACE, ALPHONSE · texte numérisé non relu

HORACE, ALPHONSE

ALPHONSE

Horace! que diablo Cais-tu là? Il y a une heure que je t'attends pour tirer des lapins.

HORACE

Je n'ai pas le temps.

ALPHONSE

Tu me fais rire, mon cher, chaque fois que tu me dis : « Je n'ai pas le temps! » Tu n'as ni femme, ni enfants, ni profession. Tu es libre comme l'air, et tu n'as pas le temps de faire ce qui te plaît !

HORACE

Mais j'ai des affaires, des lettres auxquelles il faut répondre... En voilà une qui attend depuis trois jours.

L INDÉCIS î)7

ALPHONSE

Il fallait répondre il y a trois jours. Tu n'aurais plus à t'en préoccuper.

HOKACE.

Tu n'entends rien aux choses sérieuses. Il fallait réfléchir, et c'est ce que j'ai fait.

ALPHONSE

Eh bien, viens à la chasse ; on réfléchit très-bien, un fusil à la main.

HORACE

Je ne puis pas. D'ailleurs, je vais peut-être vous quitter aujourd'hui.

ALPHONSE

Je n'en crois rien ; tu dis cela tous les jours.

HORACE

Cette fois, c'est fort sérieux.

ALPHONSE

Tu ne te plais donc pas ici ?

HORACE

• Je serais bien difficile si je ne m'y plaisais pas. Tes pa-

rents sont parfaits pour moi. La campagne est charmante, la bibliotlièque excellente, la société choisie ; et, par-dessus tout, la liberté complète. Tu sais bien que je ne suis venu ici que pour te Caire plaisir, et presque malgré moi. Je comptais partir pour la Suisse ou pour les Pyrénées, quand tu m'as entraîné avec une insistance dont je ne me plains pas. La preuve, c'est qu'au lieu de deux jours que je t'avais promis, j'en suis resté plus de quinze qui m'ont paru très-courts.

ALPHONSE

Alors reste encore. Tout le monde t'aiino ici. Pourquoi veux- tu partir?

Tu n'y comprendras rien... Parce que madame de Verneuil et sa sœur sont attendues demain, peut-être même aujourd'hui.

ALPHONSE

Je te croyais de leurs amis. Est-ce que tu es brouillé avec elles?

HORACE

Au contraire. Je suis leur admirateur déterminé. Ma passion pour madame de Vcrneuil date de loin. Je lui faisais la cour avant son mariage. Je songeais sérieusement à l'épouser, et j'étais à peu près décidé à faire ma demande, quand j'appris qu'un monsieur plus pressé avait obtenu sa main. Depuis son veuvage, je suis un des assi-

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iliis de son salon. Les deux sœurs sont chariiiaiites-, et je suis aupri^s d'elles sur l'agréable pied d'un amoureux discret qui va se déclarer, mais qui liésite encore. C'est une position délicieuse. Une porte ouverte sur le mariage, une porte sur la liberté, et l'amour timide au milieu. Si j'attends ces dames au cliâleau, je crains de ne pouvoir garder mes avantages. A la campagne, tout est danger pour notre liberté, les longues causeries, les promenades sous bois, la cbanson des oiseaux, l'herbe tendre, le clair de lune endn, le perfide clair de lune. On rêve une églogue, et on se réveille en cage.

ALPHONSE

La cage serait dorée.

HO n A CE.

Ce serait toujours une cage.

ALPHONSE

Tu es donc décidé à ne pas te marier ?

Je ne dis pas cela ; mais je ne veux pas me marier comme un étourdi. Le mariage est l'affaire la plus grave de la vie. 11 faut y réfléchir avec maturité.

ALPHONSE

11 faut aussi y inettre un peu d'élan. Sais-tu ce qui arrivera si tu réfléchis tant? Tu ne te marieras jamais.

Peudant que tu rélléchiras, nous autres étourdis, nous te supplanterons auprès de tes amours. Ta jeunesse passera ; et dans quelques années, condamné par le temps au célibat forcé, tu en seras réduit à enseigner le fruit de tes doctes méditations aux enfants que nous aurons fabriqués sans y tant réfléchir.

HORACE

Il y a du vrai, sais-tu, dans ce que tu dis là, Aussi je ne suis pas encore bien décidé à partir aujourd'hui. Je veux y penser sérieusement.

ALPHONSE

C'est bien dit. Penses-y quinze jours encore, c'est tout ce que je demande.

HORACE

Tu te moques de moi.

ALPHONSE

Eh bien, oui, j'en conviens. Chacun t'aime et t'estime, tu le sais bien ; mais ton indécision nous donne la comédie.

HORACE

Tant mieux ! J'aime mieux vous divertir que de vous ressembler. Peut-être me trouveriez-vous moins plaisant, si vous réfléchissiez aux graves conséquences qu'ont parfois dans la vie les moindres circonstances.

ALPHONSE

Enfin, mon cher, il faut pourtant savoir prendre un parti.

HORACE

Prendre un parti, parbleu ! c'est bientiH dit, et même bientôt fait pour les tètes sans cervelle. Les sots agissent précisément comme il faut pour vous plaire. Un objet les attire : ils y courent, sans savoir si l'épine n'est pas derrière la ileur. A tort, à travers, ils tranchent, ils décident sur tout ce qu'ils ignorent. Gomme ils ne voient jamais qu'un côté des questions, ils sont ardents et résolus; mais quand on étudie le fond des choses, on est plus hésitant. Notre vue est si bornée, et tant de voiles nous couvrent l'avenir, que nous ne savons pas même ce qu'il nous faut souhaiter. Il est tel événement, appelé de tous nos vœux, qui amène avec lui des chagrins inconnus ; tel autre, redouté, devient la source de notre fortune. La vie est une énigme. Dans cette obscurité, le sage marche à tâtons, ou demeure immobile pour ne pas trébucher.

Al. P HONSE.

Ton sage n'est qu'un soiige-creux, car li oublie de vivre. Puisque l'avenir est si mystérieux, à quoi bon se casser la tête pour sonder Pénigme indéchiffrable? Mieux vaut suivre son inspiration. Nous ne sommes pas sur terre pour y philosopher, mais pour agir : la vie, c'est l'action. Je veux vivre, et je vais tuer des lapins. Viens donc avec moi.

noRAcii:.

Laisse-moi Unir mes lettres. J'irai peut-être te rejoindre..., si je ne pars pas.

Alphonse sort.

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