‹ Théâtre de familleChapitre 56 sur 104 · RAYMOND, MADAME MARTIN · texte numérisé non relu

RAYMOND, MADAME MARTIN

Ils enlrent tous deux. '

MADAME MARTIN. j

Vue superbe sur le lac, apparteraeuls de famille frai- |

chement décorés, table d'hôte à cinq heures, restaurant -j

à la carte, prix modérés...

RAYMOND

C'est à merveille ; et vous me logez?

136 THEATRE DK 1- AMILLE

MADAME MARTIN

Au numéro 5 : votre chambre est la première à droite. Ici, salon de conversation et de lecture; on y peut faire son courrier. Regardez quelle vue! Ce n'est pas pour me vanter , mais monsieur est descendu dans le meilleur hôtel de la ville. Rien que des gens distingués. Ainsi, à gauche, nous avons la famille de Saldorf ; c'est tout ce qu'il y a de mieux dans le pays. On restaure leur château pour le mariage de leur demoiselle ; et pendant ce temps-là, ils demeurent ici. Ce ne sont pas des gens à aller au Lion d^or ou à VÉcu...

BAYMOND.

J'en suis enchanté ; mais pouvez-vous me faire servir du thé ?

MADAME MARTIN

A l'instant : nous avons toujours de l'eau bouillante. Et les chambres! monsieur n'a pas encore remarqué les chambres ; tout frotté, peint à l'huile, verni ; pas un atome de poussière, et nulle crainte des insectes parasites. C'est très-apprécié des voyageurs.

RAYMOND

En effet; mais moi, voyez-vous, je suis habitué à tout. J'ai été un peu mangé par les moustiques, par les rats, par les serpents, par les sauvages... Je suis un vieux routier, et je me trouve bien partout.

M AD ami: MARTIN.

Monsieur a beaucoup voyagé ?

RAYMOND

Je crois bien... j'en suis mort.

MADAME MARTIN

Monsieur est mort ! Jésus, mon Dieu !

RA VMOND.

Oui, je suis mort, légalement mort. Jeté seul par un naufrage sur une côte inhospitalière, il m'a fallu lutter contre les sauvages, contre les bêtes féroces, contre la faim. J'ai été successivement chasseur, pionnier, porteur d'eau, peintre en bâtiments, mineur, capitaine. J'ai remporté des victoires contre les Indiens, j'ai ramassé de la poudre d'or. Enfin j'ai fait fortune; et, après vingt-cinq ans, de retour dans mon pays, je trouve mon nom effacé du livre des vivants; ma femme, car j'avais une femme, disparue, sans que j'aie pu retrouver sa trace. Tous ceux que j'avais connus sont morts, ou refusent de me reconnaître; car, tel que vous me voyez, j'ai été un joli garçon; oui, madame, un joli gar(;on ; il y a longtemps de ça, par exemple. Et maintenant, isolé, inutile, je vague sans but à travers l'Europe, cornme le Juif errant... Mais je ne sais vraiment pourquoi je vous raconte toutes cçs histoires qui ne peuvent vous intéresser. Faites-moi donner du thé et des journaux.

MADAME MARTIN

Voici les journaux de l'hôtel ; vous aurez votre thé daQs un instant.

Raymond s'assied, prend un journal el lit.

Page 1