DORVAL, MADAME DE NÉ RIS
MADAME DE NE RI S
Eh bien, voilà qui est aimable, monsieur Dorval. Est-ce que je vous fais peur? Henri va rentrer : il est cinq heures. Attendez-le un peu. Vous lui ferez grand plaisir et à moi aussi; car j'ai épousé toutes ses amitiés. Venez donc nous voir plus souvent. Vous reconnaîtrez que votre ami n'est pas trop à plaindre ; et je ne désespère pas que lo spectacle de sa félicité ne vous engage à suivre son exemple.
DORVAL
Tout le monde n'a pas, comme lui, le bonheur de trouver une femme accomplie.
MADAME DE NÉRIS
Laissons-là les compliments, je vous prie. Je parle sérieusement, et j'ai mis dans ma tête, une tête bretonne, de vaincre vos préjugés contre le mariage.
DORVAL
Sérieusement, madame, je n'ai pas de préjugés contre le mariage. J'ai trente et un ans. Tous mes amis sont mariés ou se marient. Je reste seul; cela m'attriste : seulement, avant de faire comme les autres, je ne suis pas fâché de profiter de leur expérience, et de voir s'ils sont vraiment heureux.
.MADAME DE NERIS.
En doutez-vous ? Tenez, parlons avec franchise. Vous allez rentrer chez vous. Qu'y trouverez-vous? la solitude, une chambre mal rangée, pas de feu. Il va falloir vous iiabiller pour sortir. Êles-vous assuré que vos chemises soient en état; ont-elles des boutons? Henri était comme vous. Savez-vous combien il avait de chemises quand il s'est marié? Il en avait neuf, dont quatre étaient en loques. En revanche, il avait dix-huit cannes. Tant bien que mal, en grelottant, vous vous habillez. Il faut aller dîner, c'est-à-dire aller chercher au loin une nourriture médiocre et des vins frelatés que vous payez très-ciier. Puis vous rentrez chez vous, où vous retrouvez encore le vide
et la solitude, à moins que vous n'ayez recours à ces distractions suspectes qui sont l'écueil de tant i\o nn[)l(;s existences, et qui, permettez-moi de vousledire, sont peu dignes d'un homme délicat... Comparez au contraire le sort de Henri. Il va rentrer tout à l'heure. 11 trouvera ses pantoufles chaudes, sa robe de chambre au coin du feu, son dîner tout prêt, sans parler d'une petite femme qui l'aime sans intérêt, et qui, modestie à part, se croit aus?i bien élevée, aussi spirituelle et d'aussi bonne compagnie que vos..., je ne sais comment dire.
Ne dites rien, madame, et soyez persuadée qu'il nous reste assez de bon sens pour savoir distinguer le véritable amour de sa parodie.
MADAME nE NERIS.
Ce n'est pas tout. Henri avait six mille francs à dépenser, n était logé comme un étudiant. Il ne voyait arriver son terme qu'avec terreur. Il n'avait pas d'argent, mais il avait des dettes, et il payait rarement son tailleur. Aujourd'hui, je suis sa caissière : tout est payé, la maison marche convenablement, et... Mais on monte l'escalier, je reconnais son pas. On sonne, c'est lui!