SCÈNE PREMIÈRE
CROUSÏILLAC, MADAME CROUSTILLAC, j
LUCILE. I
Ils sont assis et causent ; les damos travaillent.
H a rencontré Lucile au bal du Casino, il sesl montré
pour elle empressé, galant; et, depuis ce matin, il rôde dans cette rue en lorgnant nos fenêtres. Je serais bien étonné s'il ne débouchait incessamment (Jans ces parages.
MADAME CROUSTILLAC
L'aventure me paraît scabreuse.
CROUSTILLAC
Huit cent mille francs à revenir !
MADAME CROUSTILLAC
Certainement, huit cent mille francs ne sont pas à dédaigner ; mais il y a bien d'autres choses à considérer dans un mariage ; et, d'après ce qu'on nous dit du jeune homme...
CROUSTILLAC
Ce qu'on nous dit du jeune homme n'est pas si effrayant, après tout... Veux -tu que je te relise la lettre de sa mère? (n lit.) « Vous savez, mon cher cousin, que j'ai toujours » désiré marier mon fils à votre charmante Lucile, dont j'ai » pu apprécier les rares qualités. Malheureusement, mon » pauvre Oscar, qui n'a jamais vu sa cousine, a la tête un » peulégère. 11 ne veut pas entendre parler de mariage, et > offre son cœur à tout venant. Toujours en quête d'aven- » tures, il lui en est arrivé d'assez désagréables au bal » de rOpéra; j'en crains de pires. Et pourtant, c'estun cœur » excellent. Il ne lui manque qu'un peu d'expérience que » les années lui donneront, et une bonne femme que je
OSCAR 241
» VOUS demande. Il est justement depuis quelques jours » à Dieppe, où vous passez rété. Si vous pouviez l'attirer, le » corrigeretlcfixerauxpicdsde votre aimable Lucile, vous » rendriez bien heureuse une mère inquiète ijui fait appel » à votre esprit et à votre bonne affection. »
MADAME CROUSTILLAC
Ça n'est^pas très-tentant.
C ROUSTILLA C.
Soit. Mais les huit cent mille francs le sont. D'autant plus, ma chère amie, que les jiertes que nous avons faites dans les forges de Saint-Omer ont beaucoup diminué la dot de Lucile. Je le dirai, en outre, que ta fille me paraît avoir assez de charmes et d'esprit pour fixer et discipliner son mari. Près de toi, elle a été à bonne école. De plus, j'ai eu d'autres renseignements. Le fils de notre ingénieur en chef est l'ami intime d'Oscar. Je sais par lui que, malgré sa tête folle, c'est un excellent camarade, fort estimé et regardé comme un ingénieur distingué.
MADAME CtlOtiSTILLAC.
Enfin que veux-tu faire?
CROUST ILI.AC.
Profiter de la circonstance. N'est-il pas. plaisant que ce jeune homme, qu'on nous prie d'attirer chez nous, vienne justement se jeter dans nos bras; et que, sans la connaître, il fasse la cour à sa cousine?
MADAME GROUSTILLAC.
Il serait bon de savoir œ qu'en pense Lucile.
LUCILE
Moi, ma mère, je ferai ce que vous jugerez convenable.
GROUSTILLAC.
Enfin, comment trouves-tu ce jeune homme ? "
LUCILE
11 a l'air un peu braque, mais bon enfant.
11 ne te déplaît pas. Alors en avant! L'action ne tardera pas à s'engager. Il ne nous connaît pas, l'avantage est de notre côté; et si, le ciel favorise la bonne cause, nous le battrons, nous le mystifierons... et nous le marierons.
MADAME GROUSTILLAC,
Ainsi soit-il !
c ROUSTILLAC, regardant à la fenètie.
Il est toujours là... Attention, il vient de jeter son cigare... 11 semble avoir pris une résolution subite... Il se dirige vers cette maison... Voici le moment de nous montrer... SauvoDS-nous!
OSCAR 243
LUCILE
Et moi, mon père?
CROUSTILL.VC.
Toi, reste là deux minutes, le temps de concerter nos rôles. Ta mère a joué la comédie de société, quand elle était jeune fille. Elle voudra bien, pour un but si louable, se rappeler le talent et les succès de sa jeunesse.
MADAME CROUSTILLAC
J'essayerai.
CROUSTILLAC
Ah ! cher cousin, vous aimez les aventures. Eh bien, nous allons vous en apprêter une qui ne manquera pas de péripéties inattendues.
iNe le tourmentez pas trop, ce pauvre garçon.
CROUSTILLAC
Voyez-vous, la petite sournoise!... Ne crains rien.
Monsieur et madame Crouslillnc sortent.