‹ Théâtre de fantaisieChapitre 17 sur 51 · SCÈNE VII Les Mêmes, NITOUCHE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII Les Mêmes, NITOUCHE

NIT0UCHE, rentrant.

Comment donc? Q ue me disiez-vous ? La chambre est admirable. Je n'aurai jamais été mieux logé de ma vie. 11 y a un feu qui flambe dans la cheminée. Le lit

M. iNlTOUCHE 109

est parfaitement dresse. On dirait re'ellement que j'étais attendu. Gà, maintenant causons un peu. (ils s\issoient.) Laissez-moi me mettre entre vous deux, vous n'en serez jaloux ni l'un ni l'autre. Il y a si longtemps que nous nous connaissons. Laissez-moi m'initier un peu aux détails de votre maison^ aux charmes de votre intérieur. Le matin, Oscar s'occupe de ses affaires. Il se rend au palais : ce n'est pas amusant, le palais ; mais le travail fait apprécier la douceur du repos. Aussi quel plaisir de venir à l'heure du dîner retrouver sa jolie petite femme qui vous reçoit avec un baiser et un sourire, de causer avec elle, de faire un peu de musique, car je me rappelle que vous êtes musicienne, Pauline.

PAULINE

Très-peu maintenant.

Et puis, de temps en temps, le spectacle, les soirées.

PAULINE

Les soirées du cercle.

DUMONT

Ou de madame Marbeuf.

Quel plaisir de vivre à deux, de s'appuyer l'un sur l'autre.

PAULINE

Oui ! Surtout quand on a un mari attentif, empressé à vous être agréable.

DUMONT

Et quand on a une femme douce et affectueuse.

PAULINE

Quand on a un mari indulgent pour sa femme^ et insoucieux des autres.

DUMONT

Q uand on a une femme coquette pour son mari et modeste pour le monde.

PAULINE

Quand on n"a pas un de ces hommes qui vont dépenser au dehors tout leur esprit et toute leur bonne humeur pour ne rapporter chez eux que l'ennui et la froideur, qui ne trouvent rien de beau ni de bon dans leur maison, quand ils proclament tout admirable chez les étrangers; de ces hommes que le monde trouve charmants parce que, aux qualités superficielles de l'esprit, ils joignent la beauté extérieure du sentiment; mais qui perdent tout leur prestige à êireapprofondis^ et qui sont les amis de tout le monde, excepté de ceux qui les connaissent.

DUMONT

Et quand on n'a pas une de ces femmes inquiètes et tracassières, qui, loin de faire du foyer l'asile du repos et l'oubli des soucis de la journée, en font un théâtre de discorde et de récrimination, qui vous offrent la lutte quand vous ne demandez qu^un peu de calme, qui n'affectent la jalousie que pour vous tenir plus étroitement sous leur dépendance, et qui finiraient par nous tuer à coups d'épingle, si on ne prenait le parti de négliger la personne en mépris de ses attaques.

M. NlTOUCllE 111

A la bonne heure ! J'aime à voir comme vous vous rendez justice, et comme vous flctrissez avec chaleur tant de gens qui se rendent volontairement malheureux quand ils ont si peu à faire pour s'entendre. Car enfin qu'une femme soit d'un caractère un peu difliciie, qu'un mari soit un peu trop vindicatif, ce ne sont pas là des crimes : avec de la confiance et quelques concessions tout s^explique et s'aplanit. Mais quand chacun tire de son côté et s'entête dans son amour-propre blesse, une boutade devient une querelle, le nuage devient une tempête, le ruisseau se fait abîme, et ceux-là deviennent véritablement coupables qui s'éloignent de plus en plus quand ils n'ont qu'un pas à faire pour se rapprocher, (a Dumont.) N'est-ce pas ton avis?

DUMONT

Certainement, mais...

NITOUCHE, à Pauline.

Et vous ?

PAULINE

Sans doute. Cependant...

Et que diriez-vous donc s'ils avaient des enfants?... Mais à propos d'enfants, voyez quelle tête j'ai... Je n'ai pas encore pensé à votre petit Albert. Où est-il ?

PAULINE

Albert ?

ExcQscz-moi de n'avoir pas pensé plus tôt à lui. Où est-il ce cher enfant ! Ah ! il est sans doute endormi?

PAULINE

Il est depuis quelques jours à la campagne.

Comment ? à la campagne.

Ouij pour sa santé...

Il est malade, et loin de vous ?...

PAULINE

Oh ! peu de chose.

Et vous pouvez vivre sans le voir ?

PAULINE

C'est M. Dûment...

DUMONT

Pardon, madame...

Qu'est-ce à dire? Monsieur, madame!... Je suis donc devenu un étranger pour vous? .fe vous dérange. Monsieur, madame? Mais^ mes chèrs enfants, vous savez bien que devant moi vous n'avez pas besoin de vous contraindre.

M. NITOUCIÎE 113

PAULINE, à Dumont.

Enfin, c'est vo^s, mon ami...

NITOL'CHE.

Vous? J'ai entendu vous. Mais parlez-vous donc comme si je n'étais pas là. Il y a cinq ans je vous entendais vous tutoyer devant moi, et si parfois vous hésitiez un peu, vous n'avez plus les mêmes raisons...

DUMONT, à Pauline.

Tu sais bien, ma chère, que le médecin lui avait ordonné Tair de la campagne.

Il est à la campagne > Eh I bien j'irai à la campagne. Je veux le voir, ce cher enfant. Gomme il doit être gentil! Il est blond ?

PAULINE, vivement.

Oui, blond clair, avec de gros yeux bleus et des couleurs roses ; dans la rue tout le monde s'arrête pour le regarder.

Il doit bientôt avoir trois ans ?

DUMONT, vivement.

Oui, mais tout le monde lui en donne quatre, tantil est grand et robuste pour son âge.

Bien, bien! Je veux aller le voir. M'accompagnerezvous ?

PAULINE

Oui.

Oui.

Quand ?

Demain.

Demain matin.

PAULINE

DUMONT

Bravo !

DUMONT

Et nous le ramènerons.

PAULINE

Pour ne plus le quitter.

Ils se lèvent.

Ah ! mes enfants, que vous êtes heureux ! Voyez, je suis tout ému. Ah ! que ne donnerais-je pas pour avoir auprès de moi un petit chérubin blond et rose qui m'appelât son père ! Moi qui étais autrefois si gai, si insouciant, c'est maintenant que je sens tout le vide qui se fait autour de moi. A quoi suis-je bon ici-bas ? A jouer ma partie de piquet le soir avec quelques vieux garçons...

PAULINE

Des amis ?...

M. NITOITCIIK 115

Non : des partenaires. Tous ceux qui ont été mes amis ont une femme, des enfants. Toutes leurs alTcctions sont tournées de ce côte. Ils songent à l'avenir, tandis que moi, je me sens inutile ne devant rien laisser après moi. Ah !si j'avais un enfant !... Eh bien !du vivant de ma femme, ce regret ne me poursuivait pas ainsi. Je ne pouvais pas entrevoir cette longue solitude.

DUMONT

Elle était si bonne I

PAULINE

Et vous l'aimiez tant !

Oh 1 ce n'était rien moins qu'un amour romanesque; mais nous avions besoin l'un de l'autre. C'est surtout quand on vit seul qu'on sent combien il est doux de vivre à deux.

DUMONT

Je me rappelle qu'un jour vous partîtes pour un petit voyage, et qu'au bout de trois jours^ inquiète, elle se mit elle-même en route pour aller vous rejoindre.

PAULINE

Et vous lui promîtes de ne jamais plus voyager sans elle.

Oh ! je me rappelle tout : il n'est pas jusqu'à nos petites discussions...

DU MONT

Ah 1 VOUS aviez quelquefois des discussions?

Quel est le ménage qui n'a pas les siennes ?

PAULINE

Vous croyez >

Où serait sans cela la douceur du raccommodement?

DUMONT

Vous vous raccommodiez ?

Toujours.

PAULINE

Mais qui faisait le premier pas? C'était vous ?

Nitouche fait un signe négatif.

DUMONT

C'était-elle ?

Ni l'un ni Tautre.

PAULINE

C'est pourtant à celui qui a tort à faire la. première démarche.

Non.

M. NiTOUcm-: 117

DUMONT

C'est donc à celui qui a raison...

NITOUCHK.

Non. Cela se fait tout seul. Une fois, je m'en souviens, la brouille fut sérieuse. Nous restâmes huit jours entiers sans nous dire un mot. Huit jours I Oh ! vous ne pouvez pas comprendre cela, vous autres.

PAILINE.

Et comment cela se termina-t-il ?

Voici : naturellement nous dînions ensemble ; le premier jour, nous nous éloignâmes un peu l'un de l'autre ; le second jour encore, et le troisième un peu plus, de manière que le quatrième jour nous nous trouvions aux deux extrémités delà table.

DUMONT

Eh bien ?...

Eh bien, comme nous continuions toujours à nous éloigner, et que la table était ronde, il se trouva que le huitième jour nous e'tions réunis de l'autre côlé de la table.

PAULINE

Et alors?...

Et alors nous étions si voisins, que dans un mouvement fortuit nos mains se rencontrèrent, nous nous embrassâmes et tout fut dit.

PAULiNEj après un moment de silence.

Mais cette fois-là, qui avait les torts ?

Tous les deux... Non^ je me trompe : c'était moi puisqu'elle est morte... Et c'est si vrai que, quoique je l'aie bien aimée, il m'est arrivé, depuis que je l'ai perdue, d'avoir des remords, oui, des remords pour les contrariétés que je ne lui ai pas épargnées; et, c'est un aveu que peu de gens feraient aujourd'hui, depuis le jour de sa mort, je n'ai jamais cessé de faire le soir ma prière; et après l'avoir terminée, je m'écrie toujours : c( Amélie, Amélie, pardonne-moi les chagrins que je t'ai causés... » Mais, pardon... qu'ai-je à faire de troubler par mes vieux contes votre jeunesse et votre amour. Vous êtes heureux... Allons, ne pensez qu'à votre bonheur. Adieu, mes enfants, j'ai besoin de repos... A demain, n'est-ce pas?

Nitouche sort par la droite. Dumont et sa femme restent un moment indécis. Dumont offre le bras gauche à sa femme qui l'accepte, et ils sortent tous deux par la porte à gauche.

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