SCÈNE III TRISTAN, PROSPER
PROSPER
Mon cher Tristan, j'ai un service à reclamer de vous. J'avais à payer hier, samedi, un billet de deux cents francs. Je n'ai pas pu l'acquitter. J'ai un jour de répit, aujourd'hui ; mais il faut que je paie demain, lundi.
TRISTAN
Combien dites-vous ?
PROSPER
Deux cents francs, et je n'en ai que cent.
TRISTAN
Tu as cent francs sur toi ?
PROSPER
Oui.
TRISTAN
Assieds-toi donc, mon vieux camarade. Est-ce que nous ne nous tutoyons plus comme autrefois ?
PROSPER
Oh ! je savais bien que tu me reconnaîtrais, toi I Tu vois que j'ai pensé à toi. J'ai cherche parmi mes vieux camarades quel était le plus riche, et, sans façon, je suis venu m'adresser à vous... à toi.
Et tu as bien fait. .. Il te manque donc ... ?
PROSPER
Cent francs.
TRISTAN
Etrange coïncidence !
PROSPER
Tu dis ?..,
TNISTAN.
Rien. Ainsi, il te manque cent francs. Comment peux-tu avoir besoin de cent francs ?
PROSPER
Parce qu'ils me manquent.
TRISTAN
Tu n'as donc pas de fortune ?
PROSPER
Je n*ai que mes appointements; trois mille six cents francs par an.
TRISTAN
Trois mille six cents francs par an I c'est énorme.
prospf:r.
Tu trouves ?
Tu ne peux pas dépenser cette somme-là.
PROSPER
Mais si, mais si, à preuve que...
TRISTAN
Mon cher ami, ton budget doit être mal réglé, car enfin tu n'as pas l'air d'avoir le goût de la dépense?
PROSPER
Oh ! non.
TRISTAN
Tu n'as pas de besoins, toi ?
PROSPER
Pas beaucoup,
TRISTAN
Si tu et lis soldat, tu vivrais avec cinq sous par jour ?
PROSPER
Oui.
TRISTAN
Et très- bien ?
PROSPER
Certainement.
CKNT FRANCS 125
Tu n'as pas besoin de manger des truffes ?
PROSPER
Connais pas.
TRISTAN
De boire du Ghâteau-Yquem ?
PROSPER
Comment dis-tu ?
TRISTAN
Il ne te faut pas des fraises en janvier, des abricots en maij des raisins en juin ?
PROSPER
NoUj non, non.
TRISTAN
Tandis que moi... Si tu savais dans quelle gêne je me trouve! Tiens, tu vas en juger. J'ai trente-six mille francs de rentes.
PROSPER
Dix fois plus que moi.
TRISTAN
Précisément. Eh bien I je suis plus pauvre que toi.
PROSPER
C'est beaucoup dire.
TRISTAN
Rien de plus facile à établir. J'ai d'abord un loyer de trois mille six cents francs.
PROSPER
Juste mes appointements.
TRISTAN
C'est le dixième de mon revenu. Tu vois que je suis dans les vieilles idées, dans le système patriarcal de nos ancêtres. Certes, pour loger mes meubles, mes tapisseries, mes tableaux, ma vaisselle^ mes antiquités^ mes bibelots, mes potiches et ma personne, ce n'est pas trop.
PROSPER
Moi, j'ai huit cents francs de loyer.
TRISTAN
C'est énorme. Tu sors complètement des proportions d'usage. C'est un axiome qu'on doit mettre à son loyer le dixième de son revenu : ci trois cent soi xante francs.
PROSPER
Je le sais, mais c'est impossible.
TRISTAN
Il faut savoir se priver. Regarde, je devrais avoir une voiture. Eh bien ! je n'ai qu'un cheval de selle.
PROSPER
Moi je vais en fiacre une ou deux fois par an.
TRISTAN
J'étais bien sûr que tu roules carrosse. Permets-moi de te dire que voilà une dépense superflue. Quand on
CENT FHANCS 127
a des omnibus, des tramways et des jambes comme les licnnes...
PROSPKR.
Ce n'est pas pour moi, c'est pour...
TRISTAN
Croirais-tu queje ne puis déjeunera moins de quinze francs, ni diner à moins de vingt-cinq ?
PROSPER
Quarante francs ^pai jour! mais avec cette somme, nous vivons, pendant près d'un mois, ma femme, mes enfants et moi.
TRISTAN
Ta femme, tes enfants ? Quoi, tu es marie' et père de famille ?
PROSPER
Eh ! oui, eh ! oui.
TRISTAN
Mais alors c'est l'opulence î Une femme dans une maison, c'est un revenu par l'économie qu'elle apporte et qu'elle inspire.
PROSPER
Oui, ma femme est économe et mes enfants ne dépensent pas beaucoup.
TRISTAN
Ah I voilà ce qu'il me fallait, des goûts simples, une femme et des enfants; des goûts simple:, surtout ; car enfin, toi, mon cher Prosper, tu peux te passer d'un
cheval qui te mange cinq francs par jour, sans compter le prix d'achat, l'écurie, le domestique, le maréchal et les accidents. Tes yeux n'ont pas besoin d'une collection d'objets d'art qui détient un capital considérable; ton intelligence n'a pas soif d'une bibliothèque garnie de livres de prix qu'on n'ouvre jamais; tes membres n'exigent pas de meubles élastiques ni de coussins moelleux; tu n'es pas obligé d'avoir une note de trois mille quatre cent cinquante francs chez ton tailleur, de deux cent trente francs chez ton bottier, de cent cinquante francs chez ton chapelier. Un lit, une table de bois blanc, des chaises de paille, voilà ton mobilier; quelques images d'Epinal pour tes enfants, voilà tes tableaux; un catéchisme, une grammaire et des romans à quatre sous, voilà ta bibliothèque. Une veste, un pantalon, deux paires de souliers à vis^ un chapeau d'occasion, voilà un homme équipé. Le pot au feu une fois par semaine, voilà une famille nourrie. Pas de domestique, pas de servante, pas de voiture, pas... de maîtresse, pas de maîtresse, n'est-ce pas ?
PROSPER
Oh ! non.
TRISTAN
Je te dis que tu es riche. Non, tu n'es pas riche, tu es millionnaire. Vois donc, si j'étais comme toi, si je n'avais ni cheval, ni tableaux, ni livres, ni tailleur, ni bottier, ni chapelier, ni accidents, ni maîtresse, je ne saurais que faire de mon argent. Tu n'as aucun souci d'avenir. Tes revenus t'arrivent régulièrement?
PROSPEU.
Oui, à la tin du mois.
TRISTAN
Et d'une façon certaine, sans contestation, sans hésitation, sans réduction ?
PROSPER
Oui.
TRISTAN
Heureux homme ! Ecoute, puisqu^il en est ainsi, je n'ai plus de scrupule. Tu sais que^ bien différent de toi, j'ai tous les besoins. Eh bien, aujourd'hui, il faut que j'aille aux courses; c'est une promesse faite à une femme, une affaire d'honneur. Il me faut cent francs^ tu les as, prête-les moi.
PROSPER
Je venais au contraire...
TRISTAN
Pardon ! quel est le riche > Celui qui prête ; et le pauvre?...
PROSPER
Celui qui emprunte.
TRISTAN
Eh bien, c^est moi qui emprunte et c'est toi qui prêtes. Donc tu es le riche et je suis le pauvre.
PROSPER
Mais mon billet ?...
Allons, donne-moi les cent francs.
PROSPER
Mais, mon cher ami...
TRISTAN
Allons^ donne donc, demain je te les rendrai.
PROSPER
Vrai?
TRISTAN
Puisque je te le dis : adieu.
PROSPER
Adieu.
TRISTAN
Pauvre garçon I Je les lui rendrai. Mais j'y pense : demain les banques seront ouvertes et je peux lui donner mon chèque dès aujourd'hui. (Courant à la porte.) Prcsper^ Prosper !
PROSPER, rentrant.
Quoi encore ?
TRISTAN
TienSj voilà un chèque que tu pourras toucher demain.
PROSPERj lisant le chèque.
Deux cents francs ! Mais je ne t'en ai prêté que cent.
CENT FIIANCS l.'U
TRISTAN
Pardon, il y a les cent que je t'emprunte et les cent
que jc te prête.
PROSPER
Oh I merci.