MARGUERITE
Elle entre tenant dans la main une grande lettre cachetée.
J'ai reçu une lettre, une belle lettre, une grande lettre. Je n'ose pas l'ouvrir. Elle est pourtant à mon adresse: « Mademoiselle Marguerite de G..., rue du Girque, 14. » Il n'y a pas chei ses parents . 'Lsl lettre est donc pour moi seule, avec d'autant plus de raison qu'on a écrit sur l'enveloppe en grosses lettres : PERSONNELLE. Le concierge me l'a remise mystérieusement. Pas de timbre, pas d'estampille. Qui donc l'a apportée? Un beau domestique, une sorte de suisse ou d'huissier. Gette lettre est bien pour moi, pour moi seule. D'où vient que je n'ose pas l'ouvrir? De qui peut-elle être? Je ne connais pas cette écriture. Est-elle de Geneviève, de Gonstance , d'Aglaé ?
Si elle est de Geneviève, elle doit dire : « Mercredi » — Pas de date, elle n'en met jamais. — « Tu sais que
nos amies Ernestine et Juliette viennent demain. Nous faisons nos confitures de fraises, tout ce qu'il y a de plus difficile. Pas de confitures sans toi. »
Mais ce n'est pas l'écriture de Geneviève.
Si c'est Constance, elle doit dire: «Impossible d'aller chez toij petite Pâquerette, ma tante, toujours patraque, me retient à domicile. »
Mais ce n'est pas l'écriture de Constance.
Si c'est d'Aglae, elle doit dire :
« Demain, dès que l'aurore, avec sa phrase ancienne, Aura de l'orient entr' ouvert la persienne,
A cheval, mesdemoiselles, achevai! Graziella et sa maîtresse seront à ta porte. »
Mais non, ce n'est pas d'Aglaé. De Blanche peutêtre? Alors elle dit :
« J'ai composé une nouvelle valse, — Encore !■ que je te dédie. — Toujours! — Viens donc l'essayer à quatre mains et la danser à quatre pieds. »
Non, ce n'est pas de Blanche. J'y suis maintenant. Comment ne l'ai-je pas trouvé plus tôt? La lettre n'a pas de timbre. Elle vient de la maison. Oui, c'est cette pauvre jeune fille qui demeure là-haut avec son père. Elle m'apprend ce que je sais fort bien :
« Chère mademoiselle Marguerite, ce qu'on n'ose pas dire, on l'écrit. Dans la maison que nous habitons toutes les deux, vous avec vos parents et moi avec mon père, demeure aussi un homme fort distingué que je n'ose pas déclarer vieux, puisque dans quinze jours je serai sa femme. Je sais qu'il avait osé lever les yeux vers vous; mais comme il a trentedeux ans de plus que moi qui en ai quatre de plus que
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vous, il a ctc 1res- mal rcca au premier. Il s'est alors rabattu sur le quatrième étage qui a toutes sortes de raisons d'être moins difticilc. II est riche; il est baron; il paraît qu'il a etctrcs-brillant autrefois; et je l'cpouse. Oui, mademoiselle, j'ai craint votre esprit narquois et je n'ai pas ose vous en parler. Je sais bien que je serai la fable du quartier. Mais vous avouerez qu'on peut bien se contenter des restes de Marguerite de C... »
Mais où vais-je trouver de pareilles imaginations? Cette lettre n'est ni de Geneviève, ni de Blanche, ni de Constance, ni des autres. Qui m'assure même que ce soit une lettre de femme? Le parfum? Pas de parfum. C'est d'un homme. Et quel est celui qui oserait m'ecrire avec cette suscription : PERSONNELLE? Je vais porter la lettre à maman. Elle sent le tabac. J'y suis : elle est de mon petit cousin Isidore. Il m'écrit toujours en vers. Il a dix-huit ans et il est poète, pauvre garçon!
Il doit me dire :
C'est votre cousin Isidore
Qui vous appelle à son secours.
Il vient vous répéter encore
Qu'il vous aime toujours, toujours.
Il vous demande en mariage
Tous les ans, quand vient le printemps...
Vous lui répondez par son âge.
Mais dans vingt mois, j'aurai vingt ans.
Songez, cousine Marguerite,
Que mon soleil est dans vos yeux,
Et qu'il me fait pousser si vite
Que dans vingt mois je serai vieux.
D'ailleurs, une sorcière errante
Dès notre enfance nous prévint
Que le jour où j'atteindrai trente Vous serez revenue à vingt, Puis on prétend qu'il se prépare Non loin d'ici, tout près de vous, Un hyménée assez bizarre Qui ne fera pas de jaloux.
S'il est vrai que votre voisine Se marie avec son voisin.
Il est certain qu'une cousine A le droit d'aimer son cousin.
Ah! que je suis folle! C'est simple comme bonjour. J'y suis, j'y suis! Cette lettre, cette belle lettre, cette fameuse lettre est tout bonnement un prospectus du Louvre ou du Bon-Marché. Maintenant je puis l'ouvrir sansappréhension. (Après avoir ouvert la lettre. — Elle lit. "1 « La présidente de l'Œuvre... »
Ah! mon Dieu! Pauvres gens! Une famille indigente que je devais secourir et que j'ai oubliée! Vite, mon chapeau ! Je vais supposer tout, excepté la seule chose qui devait me tenir au cœur. Ah! malheureuse! ah! malheureux! Mon Dieu, pardonnez-moi : je vous promets qu'ils ne perdront pas pour avoir attendu.