SCEN E XII MADAME BELLEGARDE, LE GÉNÉRAL
Allons, il ne me reste plus qu'à plier bagage et opérer ma retraite.
MADAME BELLEGARDE, retombant sur le canapé.
Ah !
LE GÉNÉRAL
Allons, madame, au revoir et bon courage.
MADAME BELLEGARDE
Jamais, jamais je ne me consolerai.
LE GÉNÉRAL
Que diable, madame, il faut de la philosophie.
MADAME BELLEGARDE
Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que d'être mère!...
LE GÉNÉRAL
Eh ! madame, je suis père ; c'est déjà bien assez I
MADAME BELLEGARDE
Mais vous ne pouvez pas apprécier...
LE GÉNÉRAL
Madame, voulez-vous que je vous raconte mon histoire?
Oui, général, je vous raconterai la mienne.
LE GÉNÉRAL
Madame, je suis le général Leturcq. Voilà douze ans que je suis veuf avec une fille sur les bras. Vous comprenez que mon premier souci a e'té de m'en débarrasser. Je l'ai conduite dans le monde, aux revues, aux parades, aux exercices. Le croiriez-vous ? Il n'y a pas le plus grêle bourgeois, le plus mince sous-lieutenant qui ait daigné demander sa main. Enfin, après douze ans de recherches, j j trouve un gendre, un gendre !... comprenez-bien ce mot-là. Je l'accepte, je le re-
UN MAlUAfii: l'OS'rill'.MK
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tiens, je m'en empare^ je le saisis... il se brûle la cervelle!...
MADAME BELLEGARDE
Et moi, monsieur !... Mon mari (il est mort et je ne veux rien dire de lui, le pauvre homme î Mais enfin, je suis droite, il estaisi de s'en convaincre), mon mari me laissa veuve et mère à vingt-cinq ans. Je me dévouai à ma fille ; je résolus de ne vivre que pour elle. J'avais quelque petits talents, je les lui donnai. Piano, chant, arithmcHique, dessin, couture, broderie, grammaire, elle sait tout. Physiquement, elle me ressemble, et malgré tout cela...
LE GÉNÉRAL
Vous n'avez pu la marier ?
MADAME BELLEGARDE
Je ne dis pas cela.
Il faut que les jeunes gens d'aujourd'hui aient perdu les notions les plus élémentaires du bon goût et du savoir-vivre.
MADAME BELLEGARDE
Et je lui donne trois cent mille francs.
LE GÉNÉRAL
Comme moi, madame.
MADAME BELLEGARDE
Et si vous saviez tout l'argent que j'ai dépensé pour elle!
LE GÉNÉRAL
Ah ! si les parents récapitulaient ce que leur a coûté une fille majeure !... .:
MADAME BELLEGARDE
Vingt fois j'ai pu me remarierj j'ai refusé les partis les plus brillants.
LE GÉNÉRAL
Sans doute : on ne veut rien enlever à sa fille.
MADAME BELLEGARDE
Et au moment où je trouve un hor/ime jeune^ beau blond... Aussi c'est fini...
LE GÉNÉRAL
Pour moi, j'y renonce.
Qu'on vienne encore me la demander !
LE GÉNÉRAL
Je la refuse !
MADAME BELLEGARDE
Fût-il beau comme Narcisse!
LE GÉNÉRAL
Fût-il millionnaire !
MADAME BELLEGARDE
Ma fille est mariée I
LE GÉNÉRAL
Ma fille est veuve !
MADAME BELLEGARDE
Je veux qu'elle porte le deuil de son Arthur !
UN MAiiiAcii': i>usTiiUMi: 247
LE GÉNÉRAL
nu'cllc se fasse religieuse !
MADAME BELLEGAUDE.
Kl je me remarierai !
Et je me rema... Madame, quel âge avez-vous ?
MADAME BELLEGARDE
Je me suis mariée si jeune! J'ai trente-six ans.
LE GÉNÉRAL
Je vous eusse donné moins.
MADAME BELLEGARDE
Et vous, général?
LE GÉNÉRAL
J'en ai quarante-huit.
MADAME BELLEGARDE
Vous êtes encore vert.
LE GÉNÉRAL
Vous n'avez qu'une fille?
MADAME BELLEGARDE
Hélas ! oui.
LE GÉNÉRAL
Comme moi. Et vous lui donnez?
MADAME BELLEGARDE
Trois cent mille francs.
LE GÉNÉRAL
Comme moi.
Comaie vous.
LE GÉxNÉRAL.
Il y a entre nous une conformité de situation bien étrange.
MADAME BELLEGARDE
Il est vrai.
LE GÉNÉRAL, après un moment de silence.
Il est probable que tout en donnant trois cent mille francs à VDtre fille, vous ne vous étiez pas démunie^ vous ne restiez pas les mains vides.
MADAME BELLEGARDE
Non certes. J'en conservais au moins autant devers moi.
LE GÉiNÉRAL.
Moi de même. N'y aurait-il pas d'indiscrétion à vous demander en quoi consiste votre fortune ?
MADAME BELLEGARDE
Nullement, péneral. La plus grande partie se compose de propriétés rurales.
LE GÉNÉRAL
Bon, bon.
MADAME BELLEGARDE
J'ai deux fermes qui me rapportent douze mille francs; je les compte pour trois cent mille francs.
Ce n'est pas trop.
UN MAïUAtiH posriirMi: 'J'i'.)
MADAME BKLLF.GARDK.
J'ai cent cinquante mille francs places à cinq sur hypothèque.
LE GÉNÉRAL
Sur première hypothèque ?
MADAME BELLEGARDE
Bien entendu. Enfin, le reste, deux cent mille francs environ est placé en quatre et demi, en obligations de la ville de Paris^ et quelque peu en Consolidés Espagnols, dette passive.
LE GÉNÉRAL
Très- bien I
MADAME BELLEGARDE
Et vous, général ?
LE GÉNÉRAL
Moi, madame, c'est bien simple : j'ai ma retraite de général: six mille francs, plus un immeuble rue Saint- Honoré à Paris qui me rapporte vingt-huit mille, trois cent soixante-cinq francs, soixante -quinze centimes.
MADAME BELLEGARDE
Cette maison est-elle sujette à l'alignement?
LE GÉNÉRAL
Non, madame, elle est de construction récente.
Voilà qui vaut bien mieux que toutes les propriétés rurales.
LE GÉNÉRAL
Pardon, pardon : je ne suis pus de votre avis. Les
locataires sont si exigeants : puis il y a les réparations.
MADAME BELLEGARDE
Oui : mais nous avons les fermiers; il y en a toujours quelques-uns en retard.
LE GÉNÉRAL
Ma foi, madame, j'échangerais bien ma fortune contre la vôtre.
MADAME BELLEGARDE
Eh ! qui sait ? Je ferais peut-être une bonne affaire.
LE GÉNÉRAL
Et vous êtes dorénavant bien de'cidée à ne pas marier votre fille?
MADAME BELLEGARDE
Oh ! j'en prendrais volontiers rengagement.
LE GÉNÉRAL
Pour moi, je le prends d'avance. (Après un moment de réflexion.) Sacrebleu ! madame... Ah î pardon...
MADAME BELLEGARDE
Parlez, général ; j'aime en vous cette franchise militaire.
LE GÉNÉRAL
Madame, je suis le général Leturcq... Je ne traîne pas les choses en longueur et je n'y vais pas par quatre chemins. J'ai été colonel de housards, madame. Notre âge nous rapproche ; nous sommes veufs tous les deux ; notre fortune est égale. Vous avez besoin d'un mari ; j'ai besoin d'une femme. Voulez- vous accepter ma main ? La voici.
UN MAlUAGi: POSTIIUMK '2T)i
MADAMK liliLLKGARDE.
Monsieur, je ne sais...
LK GÉNÉRAL
Vous trouvez un protecteur pour voire fille; vous devenez une mère pour la mienne, et si nous avons d'autres enfants qui, cette fois, seront droits et bien constitues...
MADAME BELLEGARDE
Général!...
LE GÉNÉRAL
Eh ! bien, il nous restera de quoi les élever et même les marier. J'attends votre réponse, madame, et je suis votre très-humble serviteur.
MADAME BELLEGARDE
Général, je vous sais gré de votre fianchise et votre demande ne peut que m'honorer. Cependant, s'il vous est permis à vous, homme de guerre, de brusquer ainsi les choses, il m'est défendu à moi, femme faible et timide, de m'abandonner avec cette brusquerie. Je ne repousse pas vos offres. Vous me paraissez être un galant homme. Je vous autorise à me faire votre cour. Vous viendrez me rendre vos devoirs chez moi, en présence de ma fille. Mais vous comprendrez qu'après l'ouverture que vous venez de me faire il ne me sied plus de rester avec vous sans témoin et dans une maison étrangère.
LE GÉNÉRAL
Belle dame, je comprends et j'apprécie celte pudeur.
MADAME BELLEGARDE
Votre bras, général.
LE GÉNÉRAL
Et quand pourrai-je avoir la faveur de vous pre'senter mes hommages ?
MADAME BELLEGARDE
Je serai demain chez moi toute la journée.
LE GÉNÉRAL
Madame, je suis le plus heureux des généraux.
MADAME BELLEGARDE
Général, vous me raconterez vos campagnes.
LE GÉNÉRAL
Oui, madame, (a part.) Je lui narrerai la prise du Trocadéro.
Au moment où madame Bellegarde et le général sortent, Arthur et Durand entrent par la même porte ; en se rencontrant ils prennent tous l'air consterné et se serrent ^ douloureusement la main.