‹ Théâtre de George SandChapitre 26 sur 142 · AN T O I N E · texte numérisé non relu

AN T O I N E

Pourquoi ça, monsieur?

ALEXIS

Parce que je viens de la voir passer dans le jardin avec ma sœur; elle avait les yeux gros de larmes, et elle n'a voulu me rien dire.

ANTOINE

Bah! Victorine est comme toutes les jeunes filles. Ne la voyez-vous pas pleurer pour la moindre chose? pour une petite impatience que j'aurai eue avec elle, pour un baiser que votre sœur oubliera de lui donner, pour un oiseau envolé, pour un ruban perdu; que sais-je? moi; elle est si enfant!

ALEXIS

Oui, elle a pleuré l'autre jour pour un ruban que je lui avais apporté et que tu lui as pris, à ce qu'elle assure.

ANTOINE , contrarié.

Pardieu oui, tenez! Un ruban à frange, comme si elle devait porter des franges ! Elle est si coquette ! (u fait un pas pour

sortir par le fond, à gauche; Alexis se place devant lui et le retient.) ALEXIS.

Mais non, Antoine, Victorine n'est pas du tout coquette.

ANTOINE, avec intention, et redescendant la scène.

Elle l'est devenue, depuis qu'elle a un amoureux.

ALEXIS, venant à Antoine.

Elle l'aime donc bien?

ANTOINE

Mais... il est bien permis à une fille sage d'aimer son amoureux!

ALEXIS

Si tu te trompais... si...

ANTOINE

Ça ne regarde que moi, ça, monsieur Alexis!

ALEXIS

C'est vrai... mais l'intérêt que je te porte...

ANTOINE

Bien, bien, monsieur; je vous en remercie.

ALEXIS

Tu n'as pas à m'en remercier; c'est mon devoir. Tu nous es si dévoué! Ta famille et la mienne, c'est une seule, une même famille! Le malheur de Victorine ferait le tien, le nôtre à tous, par conséquent!

ANTOINE

Mais Victorine ne sera pas malheureuse, monsieur; c'est moi qui vous en réponds.

Sans doute, si elle aime Fulgence... Tu le connais bien, lui?...

ANTOINE

Vous savez aussi bien que moi que c'est un parfait honnête homme.

ALEXIS

J'étais absent lorsqu'il est entré ici... Est-ce que... est-co qu'il y a longtemps que Victorine a de l'affection pour lui?

ANTOINE

Monsieur Alexis!... les sentiments d'une jeune fille... c'est si délicat, que moi, qui suis son père, je n'oserais pas lui

faire les questions que vous me faites. C'est mon devoir de les deviner... et de les encourager quand je les trouve bien placés. Victorine est plus sûre d'elle-même qu'elle ne paraît, et je sais bien, moi, qu'elle ne veut pas d'autre mari que celui à qui j'ai donné ma parole.

ALEXIS

A la bonne heure ! Pardonne-moi, Antoine, si j'ai été indiscret. Au moment de te quitter, moi qui n'assisterai pas au mariage de Victorine... moi qui ne serai plus là pour prendre ma part des joies ou des tristesses de la famille... il m'était peut-être permis de te témoigner ma sollicitude!...

ANTOINE

J'ensuis reconnaissant, monsieur! très-reconnaissant. Je vous aime bien, vous, vous le savez!... Je suis fâché que vous partiez si vite, mais... it faut que ce soit bien nécessaire puisque votre père le dit, et... vous serez bientôt distrait de nous, Dieu merci !

Pas tant que tu crois, peut-être !

ANTOINE

Bah! bah! vous allez voir tant de belles choses, et des personnes de haute volée! Vous irez aux spectacles, aux promenades... ; vous aurez vos gens, vos chevaux!... Ah ! vous serez remarqué, allez! Et il n'y a pas déjà tant de jeunes gens d'aussi bonne mine que vous, là-bas!

ALEXIS, tristement.

Bon Antoine! Allons! je vais prendre les ordres de mon père, puisqu'il faut partir. [Alexis sort par ie fo..d à gauche.)

ANTOINE, seul.

El monsieur qui l'aurait encouragé à rester! Monsieur qui consentirait... —Ah! mon maître, quel homme vous êtes ! Ça ne me fera pas vous aimer davantage, ce n'est pas possible, mais ça me rendra encore plus ferme dans mon devoir! Abuser de tant de bonté!... J'aimerais mieux... j'aimerais mieux mourir de chagrin !

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