‹ Théâtre de George SandChapitre 49 sur 142 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

ROLAND, CÉLIA, ROSALINDE.

CÉLIA, à Rosalinde.

Oh! la sombre et jalouse humeur de mon père! Ce jeune homme ne méritait-il pas une meilleure parole ?

ROSALINDE

Mon père, à moi, aimait sire Roland comme son àme, et tout le monde l'estimait comme un noble et digne seigneur; et ce pauvre jeune homme est son fils !

CÉLIA .

Si j'osais lui faire quelque présent... Il paraît fier, et il n'acceptera que nos éloges ! (Allant à lui avec franchise.) Monsieur, si vous tenez vos promesses en amour comme en guerre, celle que vous aimerez sera bien heureuse ! (eiib passe devant Roland qui

est immobile.)

ROSALIXDE, Ôtant sa chaîne d'or.

Portez ceci pour l'anlour d'une jeune fille brouillée avec la fortune, et qui donnerait davantage si elle avait davantage.

(Roland i>-.;<iit la chaîne que Rosalinde lui met dans la main; puisse elle passe derrière

lui. a céiia.) Viens-tu, cousine?

CELIA, gracieuse, à Roland.

Adieu, beau Cavalier! (Roland reste immobile). ROSALINDE, à Célia.

Je crois qu'il nous rappelle ! (a Roland, revenant.] Vous disiez, monsieur?... Vous avez bien lutte, monsieur, et vaincu un homme... (à part) c'est-à-dire une femme... (haut) qui ne s'y

attendait pas ! (Elles sortent par !a gauche, premier plan. Jacques reparait M f ' )

ROLAND, à paît.

0 malheureux que je suis! Ne pouvoir lui dire un mot ! Dans quel état suis-je donc, que ma langue se refuse... est-ce l'effet de la lutte ? Ne pouvais-je dire, au moins « Je vous rends grâces !... » Elle m'aurait parlé encore, [a essaye a-aiie* vers Rosalinde et s'arrête.)

JACQUES, ROLAND, ADAM, venant du premier plan,

à droite.

AD A M. lia? à Rolan.l.

Monsieur, il n'y a pas de sûreté pour vous ici. Le duc est, dit-on. très-irrité de vous y avoir vu remporter l'avantage...

ROLAND, sans l'écoutrr. bai-avt la chaîne.

0 céleste!... céleste Rosalinde !

ADAM

Écoutez-moi. monsieur! J'ai servi fidèlement votre père; je vous aime plus que ma vie, et ce que j'ai gagné au service de votre maison, je veux que vous l'emportiez...

ROLAND

Que dis-tu ?... Je ne veux pas partir ; je ne suis point malheureux ; je consens à retourner chez mon frère.

JACQUES

Vous ne le pouvez pas ! il a juré votre perte; je viens de l'entendre...

ROLAND, a part.

Rosalinde !

ADAM

Venez, venez ! je vous sauverai, moi ! j'ai encore de la force, de la volonté ! je vous suivrais au bout du monde ! Mais venez ! Vous ne mécoutez pas; vous ne m'aimez donc pas? (n l'entraîne ;

JACQUES, à Adam.

Prenez la route que j'ai indiquée, c'est la plus rude et la plus sûre.

ADAM, emaenant Roland.

Oui, oui, monsieur Jacques; merci ! (Adam et Roland sortent par

la droite, premier plan.)

CÉLIA, ROSALINDE, JACQUES, Vuu TOUCHARD,

CÉLIA. à Rosalinde, qui legardc sortir R.dand.

Quoi ' tu voudrais lui parler encore '?...

ROSALINDE

Ah ! mon orgueil est tombé avec ma fortune ! Ne dois-je pas plaindre ceux qui sont humiliés pour l'amour de mon père? Ce jeune homme, mon oncle doit le haïr ! Mais, je t'en prie, ne le hais pas, toi !

Si tu l'aimes, il faudra bien que je l'aime aussi ! Mais que fait donc là ce mélancolique seigneur? [Eiie montre jacque,.) Il paraissait si pressé de nous quitter, et le voilà qui reste planté

COmme Une quintailie ! (Allant à Jacques, debout devant l'estrade.) Que

pensez-vous, monsieur, de l'aimable fils de sire Roland?

Et vous, madame? vous pensez qu'au scintillement du miroir, les oiseaux des champs doivent tomber dans le filet?

CÉLTA.

Où va votre métaphore? Qui est le chasseur, et qui est la proie?

JACQl ES.

Le chasseur qui a tendu le piège n'est pas toujours celui

qui prend le gibier. Votre cousine a captivé L'étouraeau que vous guettiez.

CÉLIA.

Sachez, monsieur, que Rosalinde m'est plus chère que tous les étourneaux du monde, et que j'en donnerais mille comme vous avant de lui en disputer un seul.

JACQUES

Je ne crois point à cette générosité. Il ne faudrait (montrant

Touchard qui entre précipitamment du fond à droite, et qui parle à Rosalinde)

qu'un malotru comme celui-ci pour vous brouiller avec votre cousine. Pour un peu de louange, fût-elle chantée par la voix

d'un hibou...

CKL ia.

Oh! grand merci, j'ai assez de cette voix-là.* (a Rosalinde. j

Qu'y a-t-il, et pourquoi la pâleur des lis sur tes joues?

ROSALINDE, montrant Touchard.

Je ne sais s'il parle sérieusement.

Voyons, de quelle méchante nouvelle es-tu le messager?

TOUCHARD

Une nouvelle plus grosse que moi, qui suis petit; plus folle que moi, qui suis sage; plus méchante que moi, qui suis bon.

CÉLIA.

Parle vite, ou je me fâche.

TOUCHARD , parlant dès-vite et se mettant entre les femmes.

Votre père a fort bien reconnu Jacques, lequel fera sagement de décamper. Il a vu Rosalinde lui donner une lettre. L'intérêt qu'elle a marqué pour le petit Roland l'a frappe aussi. Il s'est mis fort en colère. Il dit que ses ennemis relèvent la tète, et que sa nièce conspire contre lui. Il ordonne

* Touchard, Rosalinde, Cclia, Jacq-.es

qu'elle ait à sortir de ses États, où elle est trop aimée, et à chercher asile où bon lui semblera : et cela dans huit jours, sous peine d'avoir la tète tranchée; voilà, j'ai dit! (u retourne à

gauche.)

R OS AL INDE

Tu l'entends, Célia. L'exil ou la mort! Je te le disais bien!

TOUCHARD

Ah! tirons nos mouchoirs. Voici l'heure de pleurer!

JACQUES, à Célia , qui est restée absorLée.

Et pourtant, vous ne pleurez pas?

Si j'ai à pleurer, c'est sur moi, et non pas sur elle. Ah! cruel père! que t'ai-je fait, et pourquoi traiter ainsi ta fille innocente et soumise?

ROSALINDE

Que dis-tu? Tu n'as donc pas compris?

CÉLIA.

Que trop! Mon père ne m'aime plus, mon père ne m'aime pas! M'accuser de conspirer contre lui, me bannir honteusement, m'abandonner à la misère, me menacer de la mort moi, sa fille !

ROSALINDE

Perds-tu l'esprit, ma pauvre Célia? Il ne t'a ni bannie, ni menacée.

CÉLIA.

Non. Tu ne le crois pas? C'est que tu ne m'aimes pas assez, Rosalinde, pour savoir qu'à nous deux nous ne faisons qu'une âme. On nous séparerait ! Nous nous quitterions ! Nuis qui , dès l'enfance , avons dormi sous les mêmes rideaux et mangé à la même table! nous qu'on voyait toujours ensemble, à l'heure du réveil comme à celle du repos, partageant les mêmes jeux et les mêmes études, inséparables, disait-on, comme deux cygnes attelés au char de la déesse Amitié. Non,

aon, ma chère Rose, je serai avec toi dans la disgrâce comme dans l'opulence. Ta peine, ta pauvreté, ton humiliation, tes périls, tout cela est à moi comme à toi-même. Partons donc ensemble et courons rejoindre ton père, fallût-il traverser les sables de la Libye, pour trouver la forêt des Ardennes!

ROSALIXDE.

Non. Celia. c'est impossible! Ma chère Célia, tu ne dois pas...

JACQUES

Vous croyez qu'elle parle sérieusement?

. CÉLIA.

Oui, monsieur, je parle sérieusement. Qu'elle y consente ou non, je partirai avec elle ou sans elle. Mais où elle ira, j'irai; où elle vivra, je vivrai; où elle ne sera pas avec moi, je mourrai. Viens, retournons au palais, ma Rosalinde, et que. dès ce soir, avant que l'on se doute de mon dessein, notre fuite soit assurée. Il faut nous déguiser, nous munir de l'argent et des effets nécessaires, faire préparer des chevaux, et, avant que l'aube paraisse, nous trouver ici. où ce gentilhomme aura la courtoisie de nous attendre pour nous servir de protecteur et de guide.

JACQUES

Qui? moi? Me charger de deux belles dames pour fuir à travers les bois et les montagnes?

ROSALINDE

Refusez-vous, lorsqu'on me chasse, de me conduire auprès de mon père ?

JACQUES

Vous, fort bien; mais elle?... Qu'elle me commande tout de suite de lever une armée pour la défendre!

CÉLIA.

Ohl vous avez peur, brave chevalier?

De vous, certes.

CE LTA.

Enfin, voilà quelque chose qui, de sa part, peut passer pour galant!

JACQUES

Oh! ne le prenez pas ainsi, je vous prie!

CÉLIA, à Touchard.

Eh bien! maître Pierre, mon pauvre fou, veux-tu me suivre toi?

TOUCHAUD.

Oui, si vous me promettez qu'une fois dans le désert je no serai plus obligé de vous faire rire.

CÉLIA.

Soitl (a Jacques.) Vous le voyez, ce bouffon-là, qui ne vaut pas grand'chose, a plus de cœur que vous! et puisque vous refusez, on se passera de votre compagnie. Viens, Rosalinde. mon parti est pris, mon cœur ne faiblira pas; Dieu, qui bénit notre amitié, protégera notre fuite (i-e8a.dant Jacques), et ceux qui voudraient te faire douter de moi apprendront à me connaître.

(Elle sort avec Rosalindu par le fond a droite.)

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