AMIENS, JACQUES
(Quelques serviteurs occupés à enlever les restes di et les corbeilles.)
JACQUES, bas a Amiens. Ils descendent le tbéàtre en causant.
Oui, elle a fait cette équipée romanesque de suivre sa cousine, et nul pouvoir humain n'eut pu l'en dissuader.
AMIENS
Eh! dites-moi, Célia est-elle aussi belle que Rosalinde?
JACQUES
Que me demandez-vous là? Que m'importe à moi! Ce que je puis vous dire, c'est que la moindre gardeuse d'oies aurait montré plus de sens.
AMIENS
il est vrai. qu'en venant trouver notre duc, elle l'expose à mille périls, et attire sur lui de nouvelles persécutions. Ne h lui avez-vous point remontré?
JACQUES
Sans doute!... sans doute!... mais à défaut déjugeaient,
do telles cervelles ont à leur service mille arçumenh de sen-
tinientalité féminine... Bref, elle nous a suivis; elle est toujours près d'ici, dans ce pavillon à demi ruiné, qui m'appartient, et où j'ai établi le père d'Audrey, mon ancien serviteur. Là, nous l'avons décidée à ne pas se montrer avant que le duc n'ait consenti à la recevoir, et nous l'avons laissée bien penaude, commençant à réfléchir.
AMIENS
Je vois que c'est une personne fantasque. Sans doute, eile vous a fait bien enrager en route? Elle a eu mille caprices, mille frayeurs?.].
JACQUES
Non pas précisément; elle a même montré plus de courage et de patience que je n'en attendais d'une femme habituée aux mollesses de la vie... On ne peut pas dire qu'elle manque d'une certaine amabilité... mais, en somme, je suis fort aise d'être délivré de cette compagnie. Le métier de servir les dames ne me convient plus, et il me tarde fort de me jeter dans les bras de ma chère maîtresse, madame Solitude! [u passe
à gauche )
AMIENS
C'est me dire de vous laisser à vos rêveries.
JACQUES
N'en soyez point offensé. Vous aimez la discussion, et moi, je la déteste!
AMIENS
Vous aimez pourtant à contredire.
JACQUES
J'aime encore mieux me taire.
AMI EN S
Et vous ne nous rejoindrez pas à la chasse? (u « reprendre
à droite sou attirail de chasse.)
Mon cher, vous le savez, c'est là une chose que je n'aime plus et que même j'arrive à détester autant que la discussion.
N'est-ce point un amusement horrible que la chasse? Eh quoi ! percer de vos épieux les biches innocentes et faire voler la mort avec vos traits, sur les beaux flancs frissonnants des daims tachetés? quelle boucherie! Se réjouir des larmes d'un pauvre cerf aux abois et voir sans pitié ses entrailles déchirées par une meute cruelle, son noble sang rougir les eaux limpides où il cherche un refuge contre la mort!... Quel spectacle ! Ah ! malheureux chasseurs, de quel droit traitez-vous ainsi les animaux, citoyens primitifs de ce territoire? Vous êtes des brigands armés contre des possesseurs légitimes, et de plus grands usurpateurs que ceux qui vous ont bannis de votre patrie !
AMIENS
Fort bien, mais je vous quitte, car je craindrais de me laisser persuader par vos discours et d'arriver, comme vous, au dégoût de toutes choses. A revoir, mon cher rêveur. Maudissez le ciel et les hommes, mais n'oubliez pas de venir souper
avec nOUS. (il réveille le chanteur, asss à droite, et sort par le fonJ ; Jacques s'assied à gauche.)
JACQUES, au chanteur qui va sortir.
Dis-moi, mon garçon, tu sais un peu chanter et jouer du luth?
LE CHANTEUR
Oui, monsieur, mais ma voix est enrouée aujourd'hui.
JACQUES
Jamais chanteur n'a répondu autrement. Tu veux que je te prie? Allons, je te prie, chante.
LE CHANTEUR
Je ne sais rien qui puisse vous plaire.
JACQUES
Je ne te demande pas de me plaire, mais de chanter.
LE CHANTEUR
Je ferai mon possible, mais je crains de ne pouvoir trouver
Un SOn. fil accorde son luth.)
JACQUES
Va toujours, nous connaissons ces manières-là.
LE CHANTEUR, d'une voix ,1e tonnerre.
Le houx ! le houx ! oh ! le houx vert ! Soufflez , soufflez , vents de l'hiver.
JACQUES
Diable! j'aimerais mieux ouïr la tempête. J'aurais dû m'attendre à cela, puisque tu prétendais avoir perdu la voix.
LE CHANTEUR, chantant.
Le houx, le houx !...
JACQUES
As^ez, assez, mon ami, je te rends grâces. Va chanter à une lieue de moi.
LE CHANTEUR
Mais, monsieur, vous m'avez prié de chanter... [chantant.)
Soufflez, souillez...
JACQUES, se levant et lui donnant .le l'argent.
Tiens, tiens, braillard! voilà pour te taire. Attends au moins, pour chanter la froidure, que l'été soit passé.
LE CHANTEUR
Je vous remercie; je vous jouerai l'air sur mon luth.
JACQUES
Oui, en t'en allant. Décidément, je n'aime la musique que
de treS-loill. [Le chanteur sort, et on l'entend jouer sur son luth, pendant le monologue de Jacques, un air simple et rustique. Le son va ^e perdant.)
JACQUES, sem.
Être seul!... philosopher, disent-ils. Non, vaine recherche. rêverie creuse! Mais contempler, entendre le ruisseau qui
baigne les racines des vieux saules, arches moussues jetées sur le courant argenté! Surprendre le frôlement mystérieux du rouge-gorge dans les festons du lierre, parure splendide des tiges puissantes... 0 nature! toi seule parles une langue vraie, toi seule renfermes un enseignement divin! Quelle voix de femme peut devenir aussi harmonieuse que ces feuillages émus par la brise? Quel livre aussi savant que ces pierres, antiques témoins de la formation du monde? Quelles prières aussi éloquentes que ces bruits mystérieux de la solitude? Silence des bois, tu es musique et poëme ! chants et discours des hommes, vous êtes néant et silence! (a s'ctcuj sur
lu tertre a gauche et s' issoupit.)
JACQUES, CÉLIA.
CÉLIA.
J'ignore où je suis, où je vais; mais les sons d'un luth m'ont attirée, (voyant Jacques) Ah!... si j'eusse attendu qu'il vint me chercher, j'aurais attendu longtemps! [te regardant dormir.) Ah! cœur froissé!... Voilà pourtant le sommeil paisible d'une conscience pure! — Mais il faut qu'il me dise... (eue lui jette de*
violettes au -visa^o , Jacques s'éveille.)
JACQUES , se soulevant.
Quoi! c'est vous? Je vous voyais en songe... ou plutôt je vous entendais...
CÉLIA.
Dire quoi?
JACQUES, rama'?»int machinalement les violettes.
Rien qui vaille : les rêves sont une divagation; et pourtant vous n'étiez pas plus folle en songe que dans la réalité. i fait ia révérence.) Mais où allez-vous ainsi, toute seule? Est-ce
pour cueillir et gâter ces pauvres violettes, que vous VOU3 exposez... N'avez-vous point rencontré votre cousine?
CELI A
Non! j'aurai pris un autre chemin. Ne la voyant pas revenir, je me suis inquiétée, impatientée un peu... Savez- vou.-si son père consent à me recevoir?
JACQUES
J'en doute... et, après tout, je l'ignore!
Et après tout, cela vous est indifférent! (mie s-assie.i sur une.
pierre à droite.)
Eh bien! vous vous établissez là, quand Rosalinde...
CELI A
Je suis fatiguée.
J ACQUES , se levant.
Alors, je vais lui dire où vous êtes.
CE LIA
Vous me quittez ?
JACQUES
Je vous laisse en compagnie de ce ruisseau tranquille, où vous pourrez contempler ce que, en qualité de femme, vous considérez comme la merveille du monde : votre propre image.
Ainsi, chevalier discourtois, vous m'abandonnez ici, sans crainte des loups ou des voleurs?
JACQUES
Les bandits et les loups, pauvre fille, ne sont peut-être pas si redoutables que les pensées de ton propre esprit et les désirs de ton propre cœur.
CÉLI A
Oh! l'aimable homme! Raison de plus pour ne pas me lais-
ser en compagnie de moi-même! Voyons, monsieur Jacques, restez jusqu'à ce que vienne ma cousine. Je ne me soucie pas beaucoup de votre conversation, et je sais que vous haïssez la mienne; mais j'ai peur d'être seule, et je vous prie de ne pas trop vous éloigner.
Oh ! tyrannie des femmes, caprice égoïste ! comme je me ris
de ton empire! (il va s'asseoir sur le devant à gauche.) CE LIA, à part.
Et pourtant le voilà qui s'arrange pour rester! (rum, et sa levant.) Vous êtes bien, monsieur Jacques, sous cet arbre?
JACQUES
On ne peut mieux! Oh! ici, grâce au ciel, il n'y a ni serviteurs ni maîtres, ni sujets ni princesses! Vous êtes libre de vous faire un trône de la première pierre venue et un dais de la première branche.
CÉLIA.
Quant à vous, vous êtes libre de vous rendormir. Moi, je parlerai toute seule, sans crainte de vous gêner, puisqu'il est certain que vous ne m'écouterez pas. (eii8 remonte au fond.)
Beau ruisselet perdu sous les herbes fleuries, D'où viens-tu ? Le rocher t'a-t-il gardé longtemps Dans son sein de granit? ou bien, dans les prairies, T'es-tu formé des pleurs de l'aurore au printemps ? Ou bien des pleurs moins doux ont-ils grossi ton ondo ? Et ce qui va creusant la ravine profonde , Est-ce torrent d'hiver? source cachée au jour? Est-ce pluie ou rosée? ou bien larmes d'amour?
(Elle est redescendue à droite.) JACQUES, qui s'est nlevé sur son roude pont l'écouter.
Mauvais! mauvais! archimauvais!
CÉLIA.
Quoi ! vous m'écoutiez ! Si j'avais pu le croire, je n'aurais point dit le dernier vers!
JACQUES
Et vous eussiez bien fait, car je le déclare d'un goût détestable! Qu'est-ce que cette métaphore ampoulée? Demander à ce ruisseau s'il vient, de source ou de pluie, je vous pardonne cela ; mais supposer que des larmes d'amour puissent grossitune onde et creuser un ravin '... Voilà de vos exagérations à la mode, voilà des balivernes de vos poètes de cour, qui font pâmer d'aise les beaux petits messieurs, et soupirer vos tendres cœurs de femmes! '
CELI A
Il se peut que le dernier vers soit hyperbolique. Mais il vous eût moins offensé s'il ne réveillait pas en vous le souvenir de quelque peine cruelle, (aie saPProche de Jacques.) Allez, allez, beau stoïcien, si vous n'avez pas enflé le cours de ce ruisseau, c'est que vos pauvres yeux n'ont pas pu verser toutes les larmes dont votre cœur était gonflé !
JACQUES
Où prenez-vous donc, madame, que j'aie eu un cœur si fondant et des yeux si arides?
CE LIA
Je prends cela dans la pitié que vous m'inspirez!
JACQUES
Vous me plaignez? C'est trop de charilé, vraiment!
CÉLIA.
Oh! oui, allez, je vous plains de vous défier de tout le monde.
JACQUES
Où donc est mon malheur, s'il vous plaît?
Dans l'absence du bonheur de croire à quelqu'un.
JACQUES, après un moment de silence.
Voix de femme! musique à faire danser les fous! il y a longtemps que je ne t' écoute plus!
Vous avouez que jadis cette musique vous empêcha de dormir?
JACQUES
Je peux m'en confesser sans honte, puisque j'ai reconnu le néant de mon ivresse, (se levant et passant à droite.) Jadis... jadis j'aimais les femmes comme les mouches aiment le miel; mais le feu d'amour dessèche l'entendement, et une àme sincère reçoit la mort quand elle rencontre la perfidie!
Alors, votre àme est morte!... Ce doit être une chose bien singulière que l'existence d'un corps sans àme? Vous êtes content d'être ainsi !
JACQUES
Non, certes! Mon existence ne vaut pas un denier, et je la donnerais pour moins encore, (n ra s'asseoir à î-extr.w droite. J
CEL IA, appuyée sur une roclic, prèsi 'le Jacques.
J'ai envie de l'acheter! par curiosité !
JACQUES
Qu'en feriez- vous ?
Que voulez-vous que j'en fasse0 Un jouet, puisque cela n'a aucune valeur. Voyons , combien au juste me vendez-vous ce bout de mauvais fil que la Parque vous dévide et qu'il vous plaît d'appeler une existence?
ACQUES.
Je vous le céderais pour un couplet de chanson ; mais il faudrait que le couplet fût bon!
CIÎLIA.
C'est trop cher, contentez-vous d'un mot.
JACQUES
Un seul? Soit, mais un mot raisonnable.
CE LIA
Alors approchez-vous, car il ne faut pas que les oiseaux l'entendent. Ils le répéteraient si haut que vous en deviendriez sourd.
JACQUES, pics d'elle.
Voyons cette sage parole.
CÉLIA.
J'aime.
JACQUES, virement.
Qui?
CÉLIA.
Oh! qu'est-ce que cela vous fait?
C'est pour savoir si votre parole est sage ou folle, bonne ou mauvaise.
CE LIA
Et si elle ne s'adresse à personne?
JACQUES
Alors c'est une parole creuse et qui n'a aucun sens. L'amour n'existe pas sans objet.
CÉLIA.
Eh bien ! supposez la personne ou la chose que vous aimez. Ma parole sera sage à votre point de vue.
JACQUES
Je vous l'ai dit, je n'aime..., je ne veux aimer personne.
CÉLIA.
Qui n'aime personne s'aime trop soi-même, et si je vous aimais, vous me donneriez raison?
JACQUES
Ah! Célia!... je me déteste plus que le genre humain tout entier: et si vous m'aimiez... (h passe à gauche] je vous souhaiterais plutôt d'être morte que folle à ce point-là I
CEMA.
Rassurez-vous, j'aime... (jacques u regarde fixement.) C'est le soleil que j'aime!
Mais il no peut vous payer de retour ?
CELI A
Qu'importe? il est beau, il est bon. Il ne nous dit rien, c'est vrai; mais il nous donne la vie. On peut donc l'aimer sans lui demander son amour, puisqu'il se doit à tout le monde et à toutes choses ; à la petite herbe comme au grand cèdre, et à vous comme à moi! qu'en dites-vous?
JACQUES
A cela, je n'ai rien à répondre; ainsi, voilà que mon àme vous appartient?
CÉLIA.
Votre àme, non! vous n'avez pas d'âme, et votre corps, dépourvu de cœur, n'est plus qu'une ombre. C'est donc un fantôme que j'ai acheté; et, si cela m'amuse, vous ne me quitterez plus que par mon ordre, vous ne ferez plus un pas sans ma permission, vous ne parlerez même plus qu'à ma fantaisie. Vous riez?... pourquoi riez-vous?
JACQUES, riant et passant à droite
L'idée est folle! 0 ma sombre existence!... un souffle de printemps!.-.. Oui, le zéphyr est un éclat de rire, puisque le printemps est une fête!
CÉLIA.
Votre air dément tout à coup vos paroles ! Voyons, Jacques ! Est-ce une vraie envie de rire?
JACQUES , redevena tri te.
Non, Célia, c'est une envie de pleurer.
CÉLIA-
Ah! quand je vous le disais! une envie de pleurer votre àme défunte !
TJir. VTRE DE GB ',G E SAND.
JACQUES, avec énerg e.
Eli bien, pourquoi pas? Elle était grande, cette àme dont vous raillez le désastre! Elle embrassait l'univers dans ses rêves, elle eût voulu pouvoir embrasser le ciel dans une femme! Elle s'effraye aujourd'hui de ce qu'elle est capable de souffrir, et frissonne en voyant au fond d'un abîme son passé sanglant et brisé derrière elle! (u tombe sur an siège.)
Ce passé brisé, c'est peut-être un mort que vous avez fait! Le doute tue comme l'épée ! Prenez garde à vous, meurtrier de votre àme ! C'est grand dommage qu'elle ne soit plus, puisqu'elle était si belle. Ce que vous en dites fait regretter qu'il n'en reste pas un peu que l'on pourrait plaindre... aimer peut-être !
JACQUES, se levant.
Aimer!...
Oïl ne Sait pas! (tille reste interdite- 1