‹ Théâtre de George SandChapitre 67 sur 142 · GUILLAUME · texte numérisé non relu

GUILLAUME

Ma foi, monsieur, je ne suis pas sot, et je vois bien que...

TOUCHARD

Il paraît que tu es amoureux d'Audrey, Guillaume? (u emovasso

Audrey au froDt. )

GUILLAUME, hésitant.

Oui, monsieur, avec votre permission.

TOUCHARD, seuhaidissant.

Sais-tu le latin, Guillaume ?

GUILLAUM E.

Non, monsieur, je n'y connais goiute.

TOUCHARD

Tu connais au moins un peu de magie.?

GUILLAUME, inquiet et regardant Touchard avec méfiance.

Non, monsieur. Grâce au ciel, je...

TOUCHARD

Eh bien! écoute un peu cette formule. Je suis ipse, c'est-àdire lui, c'est-à-dire celui qui épouse cette jeune fille, et qui t'ordonne d'y renoncer, c'est-à-dire de t'en aller... Et si tu hésites, je déclare que tu es un imbécile et que tu périras, c'est-à-dire que tu seras occis. Comprends-tu? Non? Eh bien! cela signifie que je te donne ton congé... (marchant sur lui) que si tu ne t'en vas pas d'ici, je te fais déguerpir de ce monde, que je conspire contre tes jours, que je trame sourdement ta ruine, que j'accomplis ta mauvaise destinée, que j'éteins le flambeau de ta vie, que je te plonge dans la nuit de la tombe... Comprends-tu? Non? Le faisant tourner et ie poursuivant.) Eh bien ! cela veut dire que j'emploie contre toi le fer, le feu, le poison, la torche et le bâton. Je te tue, en un mot, de cent cinquante manières différentes. C'est pourquoi tremble!... et va-t'en!

AUDREY, effrayée aussi. — Guillaun-e est terrifié.

Oui, oui, va-t'en mon bon Guillaume !

GUILLAUME, épouvanté.

Dieu vous conserve en joie, messire. (u s'enfuit en sautant dans

le sentier du fond.)

AUDREY, JACQUES, qui est entré avant la fin de la scène précédente, TOUCHARD. (il se tord de rire, assis adroite.]

JACQUES

Eh bien ! bouffon, te voilà bien fier d'avoir mis ce gros pinçon en fuite avec ta figure insolente et tes airs étranges?

TOUCHARD

Ah! c'est vous, mon camarade, le fou mélancolique ? Ne (rouvez-vous pas que je suis un fou délicieux ? Vous voyez quels tours je sais faire?

JACQUES

De mauvais tours de ton métier.

TOUCHARD

Du moment qu'ils sont de mon métier, ils sont bons ! Ah ! nous aurons de grands comptes à rendre, nous que le ciel dota d'une intelligence supérieure, dans le but évident de faire le plus de tort possible à ceux qui sont dépourvus de finesse!

JACQUES

Blasphémateur!... Mais, hélas! voilà, en effet, l'emploi de l'esprit en ce-triste monde! c'est le tyran qui opprime la simplicité !

TOUCHARD

Et vous plaignez les imbéciles, à présent?

JACQUES

Non ! car il vaut encore mieux être la dupe que le contempteur !

toucha ni>.

Vous ne disiez point comme ça, il y a quelques jours; vous étiez fin renard...

JACQUES

En paroles!

TOUCHARD

Et vous prenez en main la cause des poules? Eh bien, je me convertis, à votre exemple; je me marie, j'épouse la cause des dupes; (a passe à l'extrême gauche.) je choisis cette gardeuse de troupeaux et, tel qu'Apollon chez Admète , j'accepte, en galant homme, la suite des événements, (u prend Audrey sous io

bras.)

JACQUES

C'est-à-dire que tu ris de l'amour comme du reste? Se

marier sans confiance, ce n'est pas s'unir, c'est se joindre comme ces panneaux de bois vert qui, en séchant, se déjettent et se séparent.

AU DR ET, à Touetaard, en quittant <.on liras. (Elle a écouté Jacques aveu attention.)

Est-ce que vous ne voulez pas m'épouser sérieusement ?

TOUCHA RD

Si fait! J'en veux prendre à témoin ce gentilhomme philosophe, les branches de ces arbres, et la barbe de tes chèvres!

AL'DREV.

Ça n'est point là nn bon mariage, allons à la chapelle du duc.

TOUCHARD

Non, Audrey; le chapelain du vieux duc est un hérétique; mes principes ne me permettent point...

AUDRET

Non, monsieur, il n'est point ce que vous dites. C'est lui qui marie tous les seigneurs exiles, et puisque vous dites que • vous êtes gentilhomme...

TOUCHARD

3e le suis, et des meilleurs, ma chère Audrey!

JACQUES, qnAudrej regarde avec ar.xié:c\

Il te trompe, ma pauvre fille! La preuve, c'est qu'il veut t'épouser sous un buisson, comme un vagabond qu'il a toujours été.

AUDRET. à Touchard.

En ce cas-là... adieu, monsieur! Vous m'avez voulu tromper, je vas me raccommoder avec Guillaume, et le prier d';

VOUS battre! kilo passe à sau li

TOUCHARD, effrayé, la retenant.

Non, non. Audrey, tu ne feras point pareille chose!

Al'DREÏ, s.- .-UVipcant de Touchsrd avec un soufOet.

Oui, oui, messire, vous m'épouserez bel et bien, ou vous serez bel et bien battu. (i;ne s'enfuît par le ravi,,.)

JACQUES

Et ces airs de capitan! cette intelligence départie par le ciel! Te voilà tout tremblant. Ah ça, bouffon, ta maîtresse est-elle disposée à me recevoir?

TOUCHARD, montrant la maison.

Allez-y voir, je ne m'en inquiète point. Pourquoi diable avez-vous détrompé cette fille qui me voyait d'un bon œil?

JACQUES

Je n'aime point les mauvaises actions, mon ami, et si ton esprit ne te rendait stupide, tu me remercierais de t'en épargner une entre mille.

TOUCII ARIl.

Faut-il vous remercier aussi pour les coups de poing que ce rustre de Guillaume va peut-être appliquer à mon dos de gentilhomme ?... Serviteur! je vas chercher dans quelque grotte profonde, ou dans quelque feuillage épais, un abri contre l'insolence des manants, (n sort par u fond à droite.)

JACQUES, fouI, s'approchant .1c la maison

Célia! Célia!... qu'y a-t-il clans ce nom qui résonne autrement que dans tout autre? Est-ce une douceur qui charme l'oreille? est-ce une clarté qui passe devant les yeu\?... Le temps devrait se mesurer au nombre de nos peines el au poids de nos afflictions, et [•ourlant il ne faut qu'un jour pour alléger de dix années le fardeau de la douleur farouche et de l'amère expérience?

JACQUES, DEUX VALETS pauvrement vêtus, apportant divir» objets et venant du ravin

JACQUES

Ah ! vous voilà! vous vous êtes bien fait attendre; n'avezvous rencontré aucune figure étrangère?

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