L AND
Bonnes gens, oyez la merveille!
L'Amour, petit comme une abeille.
Est venu cacher dans mon cœur Et son venin et sa douceur.
Avec ses ailes il m'évente , Avec ses pieds il me meurtrit; Le long du jour, il me tourment ., Et me berce toute la nuit.
Au pied de mon lit il se pose ; Mon };enou lui seit d'oreiller; Et la, feignant de sommeiller, Il me dit la plus douce chose Q.ie jamais mortel entendit.
Au réveil, il se contredit, Ou bien reste la bouche i Se repaissant de mon dépit.
Si je veux chanter en cachette, Le voilà qui me prend mon chant.
Sitôt que ma chanson est faite, Il me l'emporte en se moquant ; Puis, il revient et me eons île , Et me parle bien douce m Il dit : Espère, et puis s'envole, Et me laisse là tout pleurant.
Ces vers sont imités de Thomas Lodge, dans la ballade d'où Shakspe.ire a tiré sa pièce.
Et je lui passe ses malices, Car je me plais à ces tourments, Et ma peine fait mes délices...
Émerveillez-vous, bonnes gens !
(A Jacques qui regarde Vbrs la maison.) Eli bien! SOIlt-CC deS V(TS ?
JACQUES
Faites-en beaucoup comme cela, et vous fournirez de devises ces personnages de tenture, de la bouche desquels on voit sortir des paroles écrites. Cela s'appelait, dans ma jeunesse, rimer en style de tapisserie.
ROLAND
Corrigez-moi, au lieu de me railler. La moquerie n'enseigne rien.
JACQUES
Pour qui sont ces prétendus vers? De qui etes-vous amoureux? Que venez- vous chercher ici ?
ROLAND, pique.
Vous m'adressez trois questions à la fois? Je vous ferai donc trois réponses. Mes vers sont pour une femme, je suis amoureux d'une femme, je viens ici pour parler à une femme, (n
JACQUES, vivement, l'arrotar.t.
Eh bien! apprenez qu'une femme, qu'elle soit bergère ou princesse, ne reçoit point tous ceux qui se présentent, et que le seuil de sa demeure, palais ou chaumière, est sacré pour un galant homme. Vous voyez que moi, gardien et serviteur de Célia, j'attends ici mon audience.
ROLAND
Vous avez raison, monsieur, je méritais cette leçon, et je vous remercie de me la donner.
JACQUES
Roland, votre caractère est impétueux, mais votre esprit se
plie docilement à la délicatesse. Dites-moi sincèrement si vous êtes amoureux de Célia ou de sa cousine ?
ROLAND
Et dites-moi, vous, si votre curiosité est bien délicate?
JACQUES , av,c dépit.
Quoi ! vous me trouvez bon pour me confier votre amour, pour entendre vos madrigaux, et vous me trouvez trop curieux... Mais allez! je suis bien fou de vouloir vous épargner une sottise!... Allez! soupirez pour Célia!... Dites-lui votre martyre en prose et en vers, elle se moquera de vous, et vous n'aurez que ce que votre audace mérite !
ROLAND
Je sais que je suis un esprit inculte, que je sais mal parler et plus mal écrire; mais quand on dit ce que l'on pense, on est toujours compris, et quand on aime de toute son âme. on peut intéresser une âme généreuse.
JACQUES, à part.
Hélas! cet enfant dit peut-être la vérité! Aimer de toute son âme, est-ce donc là tout le secret pour être aimé? (céiu est
sortie de la maison, Roland est allé au-devant d'elle.^ SCÈNE \ II
JACQUES, CÉLIA. ROLAND
CÉLIA, riant.
Sire Roland avec le gouverneur de mon château? Vous a-t-il enrôlé à mon service , monsieur ? Faites-vous partie de ma garnison ?
JACQUES
Non! c'est en courtisan qu'il se présente à votre cour.
CELIA, montrant la maison et les rochers.
Qu'il y soit le bienvenu ! Vous voyez. monsieur, quel Iu^e
environne notre personne ducale! quel palais nous habitons, quels jardins fleurissent sous nos yeux!... Eh mais, pourtant! voici un trône... (nie approche au tapi* et des coussins) et môme... (Eue prend l'éventaii.) C'est vous, sire Roland, qui nous avez apporté ces présents?
ROLAND
Non, madame, sans doute le duc, votre oncle...
CE LIA, soulovant un angle du tapis et le reparlant.
Oui, il aura dépouillé son pauvre manoir pour enrichir mon ermitage. Mais ces armoiries, ce sont les vôtres, Jacques?
JACQUES
Cela se peut. J'habite la demeure de votre oncle. On aura pris dans mon appartement...
CELIA, le. regardant avec une tenJres-e enjouée.
A votre insu? Et ces livres, ce luth, ces étoffes que je viens de recevoir, c'est aussi le duc qui me les envoie?
JACQUES, montrant Roland avec humeur.
Ou bien, c'est lui qui vous cache sa galanterie!
CELIA, avec malice-
Ah! sire Roland, je vous en suis bien reconnaissante! Or donc, puisque nous avons un siège digne de nous, nous vous
donnons audience. (Elle s'assied sur le tapis qui est étendu sur le banc de rochers, à droite, joue avec l'éventail, et s'en sert pour regarder Jacques , en se
cachant îa figure.) Pailez-moi d'un certain page... que j'aime beaucoup! J'aurais cru qu'il viendrait me voir... de la part de mon oncle. Ne peut-il venir ici sans danger?
ROLAND
Il doit venir ici aujourd'hui même.
CÉLIA.
Ah! je comprends votre visite.
ROLAND
Madame, permettez-moi de vous parler en secret!
CE LiA , a Jacques.
Un peu plus loin de nul!-. eSClavel Jacques va s'asseoir avec un défit nulcaciioilautie buiu. do .-■ e. - A Roland. VOYOnS, ditCS-moi
la vérité. Que pensez-vous de ce beau page?
Et 0 1. A N I) .
Ah, madame! à vous seule j'oserai répondre. Je venais vous
supplier de lui dire un peu de bien de moi...
CE LIA
Oh! que vous savez bien lui en dire vous-même!
ROLAN D.
Hélas! non. Je ne sais rien lui dire de moi, sinon que j'aime!... Et comme il connaît beaucoup Rosalinde, comme il m'a dit avoir accès auprès d'elle, j'espère qu'il lui répétera mes paroles!
Quoi? ignorez-vous que Rosalinde...
ROLA N t) .
Est cachée au manoir de son père, et ne se montre qu'à lui? Voila ce que le page, ce que tous les amis du vieux; duc m'ordonnent de croire, tout en riant de ma simplicité? Rosalinde elle-même... c'est-à-dire le page...
Ali! prenez garde à ce jeu-là! j.c^.es se tare agité et va au foa;i, à sa.iche.) Rosalinde, vous voyant si aveugle, s'imaginera que vous ne l'aimez qu'en rêve.
li o L A n d .
Elle croit même que je ne l'aime pas du tout, car je n' a pas voulu lui nommer l'objet de mon amour.
Pourquoi cela?
ROLAND
Parce qu'elle m'eût ordonné de me taire.
CE LIA
En êtes-vous bien sûr?
Ah! madame, si j'en étais bien sûr, je mourrais! Mais j'ai si grand'peur de l'offenser !
CE LIA
Je m'intéresse à vous, puisqu'il y a tant de respect dans votre attachement pour elle... Mais que fait donc Jacques?
ROLAND , regardant Jacques qui frappe nerrtii;ement le rocher avec une baguette, sans songer à ce qu il fait.
Jacques est jaloux , madame !
CE LIA
Ah bah! Vous croyez! De qui donc?
ROLAND
De vous! Il vous aime; il en perdra i'esprit.
CÉLIA.
Où prenez-vous...
Oh! cela est bien facile à voir, et je vous jure...
Assez, monsieur! Comme il me dit celai..
ROLAND
Pourquoi chercher des détours! Je dis ce qui est. Aimezle, madame, il est très-malheureux !
CELIA, à part, regardant Jicques qui s'approche.
Pauvre Jacques! si tu avais la naïveté de ce jeune homme '
JACQUES, irrité, à Itoland.
C'est bien assez me regarder en parlant, et provoquer le sourire de pitié que madame m'accorde en écoutant le panégyrique qu'il vous plaît de lui faire de moi! Il serait plus honnête et plus brave de me critiquer en face, et je voui prie d'avoir cette franchise... ou ce courage!