E AN
A quoi ?
MARCASSE
A autre chose.
J E A N , impatient .
'Dites donc à quoi ?
MARCASSE
Je venais vous avertir... prenez garde à vous... Il- sont
partis.
Qui donc ça ?
M A II C A S S E . 11 fait une pau=e, comme s'il voulait résumer son discours. Jean frappe du pied avec impatience.
Voilà, monsieur. Je venais ici faire ma chasse. Pré- du château, je les ai vus, à travers champs, sur les fossés, le long du bois, par cent et cent, par mille et mille, rats et souris, tOUte Une armée! là... là... (gesticulant avec une sorte de majesté
comique.) noire, épaisse, trottant, fuyant. .. vite, vite... horrible à voir! Blaireau de trembler, lui si hardi ! moi de reculer, de me ranger... Tout a passé! Je suis venu, je vous le dis; l'honnête homme... doit la vérité.
JEAN
Voilà un étrange récit! mais je n'y crois pas, don Marcasse.
MARCASSE
Pardon! chose très-vraie, signe certain! maison près de crouler, rats et souris l'abandonnent.
JEAN
Est-ce une métaphore, l'ami? Voulez-vous dire que l;i fortune des francs-seigneurs touche à sa fin ?
MARCASSE
Chose possible !
Pourquoi pensez-vous ainsi ?
MARCASSE
Monsieur de Puymarteau pendu !
J E A N , tressaillant.
Puymarteau pendu ? Que dites-vous là ? Vous mentez!... ça ne se peut pas !
MARCASSE
J'ai vu la corde, l'homme au bout.
JEAN
Où ça? quand ça?
MARCASSE
11 va trois jours, à Buzançais.
JEAN , agité, se parlant à lui-même.
Est-ce croyable? Pendu! cet homme si rusé, si hardi, notre modèle , notre allié , notre dernière espérance ! (a Marcassc.) A la suite d'une révolte, n'est-ce pas? trahi , assassiné par ses gens ?
MARC AS SE, secouant la tête.
Par les gens du roi.
JEAN, exaspéré.
Les choses en sont-elles à ce point? Rage et malheur! Qui pourra résister désormais? Et vous, sottes gens, vous croyez que c'est là de la justice ?
MARCASSE, impassible .
Croyez-moi, la maison menace ruine !
JEAN
Cela signifie qu'on va nous attaquer?
MARCASSE
Non ! j'ignore.
JEAN
Sur votre honneur , vous l'ignorez ? Voyons , on dit que vous avez de l'honneur, vous?
MARCASSE, calme.
Sur mon honneur.
JE A N, allant sonner.
Prenez garde, vieux fou ! nous savons ici le moyen de faire parler ceux qui veulent se taire.
MARCASSE, calme.
Torture arrache mensonge. Vérité dans la liberté!
J K A N , au valet qui entre .
Emmenez maître Marcasse et faites-le bien souper. (Bas, au valet.) Enferme-le là. (n désigne ia porte do côté.) Si on nous attaque, fourre-le au cachot; s'il résiste, brûle-lui la cervelle. (Haut.) Bonsoir, l'ami! Merci pour vos prédictions!
MARC AS SE, en s'en allant par la droite avec le domestique.
Ici, Blaireau !
JEAN, seul, r'-veur et sombre.
Ce préjugé populaire serait-il fondé? Je n'ai jamais pu croire à un Dieu bon, moi ! mais à un méchant esprit qui toujours raille et menace... (Touchant son front.) Je le sens là... Non, c'est absurde, cet homme est fou !... ou bien, généreux à sa manière, il me donne avis des plans de mes ennemis, sans oser me les révéler clairement!... Allons, il faut être en état de défense, (u va sonner.) Et Laurent qui ne rentre pas? cela m'inquiète ! (se tournant vers ia porte de côté.) Ètes-vous là,
VOUS autres? Venez! Venez tOUS! (il va ouvrir la grand' -porte.)
ANTOINE, LOUIS. PIERRE, GAUCHER, LEO- NARD, JEAN, Domestiques, Braconniers.
Paysans, Colporteurs, etc., tous gens de mauvaise
mine, formant un groupe d'une vingtaine de personnes ; puis BERNARD MAL F RA 1 . Les Mauprat entrent les premiers par la droite, et vont se ranger le long de la table de gauche. Les autres venant du fond déûlent devant Jean, qui les accueille avec des sourires, des poignées de main , des tapes sur l'épaule; ils vont se ranger à la table de droite. 1 0 L R A l entre le dernier.
JEAN
Bien, mes amis! Salut, mes enfants. Je vois avec plaisir que nous sommes plus nombreux que je ne l'espérais par ce mauvais temps. Asseyez-vous, mangez bien et buvez mieux ! J'ai à vous parler ; mais Bernard, où est donc Bernard?
BERNRD, entrant d'un air farouche.
Eh bien ! qu'est-ce que c'est ? Le voilà Bernard ! (u passe
devant Jean sans daigner le regarder, traverse le théâtre et va s'asseoir au premier plan de la table de gauche, en tournant le dos à Jean, tandis qu> oncles restent debout un instant. Bernard met le coude sur la table et parait complètement insensible, par mépris de ce qui se passe autour de lui. Jean, qui a suivi Bernard d'un regard oblique plein de courroux et de haine, vient se placer au milieu du théâtre entre les deux tables, il s'appuie sur le tonneau comme sur une tjibune, pour parler tantôt avec emphase, tantôt avec familiarité ; à droite et à gauche, on boit, on mange en l'écoutant.)
Messieurs de Mauprat . mes frères. Je nommerai d'abord Laurent, l'aîné après moi (il va rentrer, c'est comme s'il était lit . Ensuite, par rang d'âge. Antoine. Louis, Pierre, Gaucher. Léonard, ici présents, je vous salue! n salue à gauche.
tous rendent le salut, excepté Bernard). Bonsoir à toi . Bernard de Maiiprat, mon neveu. (Bernarl ne bouge pas, Jean se retourne vers la
droite.) Et vous amés et féaux, clients, allies, tenanciers et serviteurs de la Roche-Mauprat... salut ! Je me félicite de vous voir reunis sous ce 'toit ou règne l'antique liberté du bon temps : où. assis dans la même salle et buvant le même vin, nous pouvons rire ensemble des nouvelles mœurs, des nouvelles idées et du parchemin des procureurs!
CRIS , à la table de gauche.
A bas les procureurs !
JEAN
Bien dit . mes enfants ! mort à cette racaille ! Souvenezvous, amis... Se retournant vors la gauche.) Et peilSCZ ail.-si 1111
peu à cela, messieurs mes frères! que nous sommes peutêtre les derniers franCS-SeigneUrS. (se retournant vers la droite.)
Et tous, les derniers francs-vassaux qu'il y ait en France , en l'an de grâce I 775. Nous avons résolu le problème de vivre, nous, sans revenus; vous, sans travail, depuis une vingtaine d'années; narguant les créanciers, rançonnant les mauvais voisins et accrochant les recors insolents aux vieux châtaigniers de la Varenne. nous tiendrons contre la loi. la chicane.
l'enfer et la maréchaussée jusqu'à notre dernier jour! Est-ce votre avis ?
TOUS, excepté Bernard, immobile.
Oui, oui ! nous tiendrons.
JEAN, prenant un verre qu'on lui remplit à la table de droite.
Buvons donc au nom de Mauprat, et qu'il vous serve encore de drapeau ! (a boit.)
TOUS se levant, excepté Bernard.
Vive Jean de Mauprat !
J E A N , remettant son verre sur la table, et revenant à Bernard, qui est resté comme une statue.
Et toi, Bernard, tU ne dis rien? (Hernard hausse les épaules.)
Parlez, mon neveu, vous avez voix au chapitre comme 1rs autres.
J'ai VOiX au Chapitre? 'il se lève et dit en frappant sur la table.,
Alors, je dis non, non, trois fois non !
JEAX.
Oui-da! j'aime la franchise, Bernard! donc vous entrez en révolte, vous tout seul, ii vos risques et périls?-
BERNA R 1), debout.
Qu'est-ce que je peux .donc risquer à présent, avec vous, monsieur Jean de Mauprat, monsieur Jean le Tors, monsieur Jean le bourreau? Croyez-vous que je suis encore un bambin, pour me laisser insulter, mettre au cachot et rouer de coups ? Oh! que non pas ! Quand vous m'avez arraché des bras de ma mère agonisante... elle m'a crié son dernier mot, la pauvre femme ; elle m'a dit : « C'est Jean l'assassin , c'esl fait de toi. Il te tuera!... »'Vous y avez bien fait votre possible; mais on ne tue pas comme ça un Mauprat qui veut vivre. Et il y a longtemps que je vous aurais écrasé comme une vipère., si monsieur Tristan ne m'eût dit un jour, en me mettant un cheval dans les jambes el un fusil dansles mains:
Te voilà fort, sois brave. Depuis ce jour-là, je vous ai méprisé! mais à cette heure, je vous dis en face: j'ai assez de vous, j'ai assez du métier qu'on fait ici ! (Mouvement des ondes.) Oh ! vous autres, prenez-le comme vous voudrez ! Je ne vous hais point... Et même... vous, Léonard, qui m'avez aimé un peu... mais c'est égal ! Je dis que vous avez fait le métier de braves, le métier de fous si Ton veut, avec le vieux père, mais qu'à présent... si vous obéissez à ce chef-là (a montre Jean), vous êtes tous des lâches !
TOURXÏ, à part.
Il y a du vrai.
JEAN
Fort bien! C'est là que je l'attendais. Bernard, tu nous trahis ! c'est toi qui as donné le mot à nos ennemis pour nous cerner ce soir.
BERNARD
Moi ?
JEAN
Toi ! Et je te dénonce...
LÉONARD
C'est faux... si nous sommes en danger, il restera. (Bernard
serre avec énergie la main de Léonard et se rassied.) ANTOINE.
Nous sommes cernés, Marcasse te l'a dit?
JEAN, bas.
Non ! mais comme nous pourrions l'être d'un moment à l'autre... (haut, allez tout préparer et choisir vos postes.