SCENE X
BERNARD, endormi. —JEAN, amenant EDMÉE.
JEAN, d'un air de courtoisie.
Veuillez vous reposer ici , mademoiselle; madame de Rochemaure va venir.
EDM ÉE . costume ccmplet d'amazone du temps de Louis XVI. Elle parait surprise et inquiète de l'aspect de la salle et de la figure de Jean.
Que je ne vous dérange pas, monsieur! mon père va sans doute arriver ?
JEAN
Nous l'attendons! (Bas à Bernard.) Bernard... une femme...
(Bernard lève la tête.) Là... [Bernard se retourne d'un air hébété, regardo Edmée, et ne la perd pas de vue quoique troublé par l'ivresse ; il a l'air de rêver les veux ouverts.)
J EAN, à Edmée, lui montrant Bernard.
Je vous laisse avec monsieur... qui est de la maison.
BERNARD, se levant. EDMÉE.
(Edmée inquiète est allée vers la fenêtre, Bernard se lève avec effort. Ses jambes sont avinées, il va placer la barre à la porte du fond, puis, essayant de rassembler ses idées et parvenant à raffermir ses jambes, il va fermer la porte de côté en dedans. Au bruit, Edmée se retourne et le regarde avec étonnement sans le comprendre.)
BERNARD, à moitié ivre et se donnant de l'aplomb.
Bonjour, ma belle enfant !
EDMÉE , pétrifiée de surprise, regarde autour d'elle s'il y a quelque autre personne à qui ces parole- s'adressent.
A qui donc parlez-vous, monsieur '?
BERNARD
A vous, mademoiselle.
EDMEE.
Que me voulez-vous ?
BERNARD, troublé.
Moi ? rien ! (s-enharausant. ) Si fait ! Je veux vous dire que je vous trouve charmante, aussi vrai que je m'appelle Bernard Mauprat... pour vous servir !
EDMÉE, tressaillant.
Bernard Mauprat ! Vous êtes Bernard Mauprat ? vous ! En ce cas, changez de langage; vous ne savez donc pas à qui vous parlez ?
BERNARD
Tudieu ! quels airs de fierté ! Ma foi, non, je ne le sais pas ; mais en vous voyant ici, je le devine.
Si vous le devinez, comment est-il possible que vous me parliez sur ce ton et le chapeau sur la tète? (Bernard fan ie
mouvement d'ôter son chapeau, hausse les épaules et le renfonce sur sa tête.)
On m'avait bien dit que vous étiez mal élevé, et pourtant j'avais toujours souhaité de vous rencontrer.
BERNARD
Tiens! pourquoi donc ? vous vouliez savoir si je suis aussi galant que mes oncles?
EDMÉE
Vos oncles? Dieu merci, je ne les connais pas.
BERNARD, avec une sorte de douleur et de jalousie naissante.
Ah!... les femmes sont menteuses! Comme si vous ne veniez pas ici pour eus ?
EDMÉE
Pour eux ! ils sont ici ?
BERNARD
Où diable voulez-vous qu'ils soient, si ce n'est chez eux.
THE A riiE DE (i EO RG E SAN D.
EDMEE.
Chez eux !... Oh ! la Roche-Mauprat. [e\u tombe sur une chaise,
tremblante et comme pétrifiée.)
BERNARD, la regardant d'un air étonné, et passant sa main sur son front à plusieurs reprises pour chasser les fumées du vin.
Qu'est-ce donc que cette femme'?... Ce costume... Je n'ai jamais rien vu de pareil! Elle est belle! me la livreraient-ils s'ils l'avaient respectée ! Non, impossible! Ils sont là. (n va à ia porte du fond.) Je suis sûr qu'ils m'écoutent, qu'ils m'observent ! Elle est d'accord avec eux, pour se jouer de moi. (s-aPprochant d'Edmée.) Allons, finissez vos grimaces. Je ne tiens point à vous.
EI1MÉE , se levant.
Bernard, il est impossible que vous soyez un infâme comme ces hommes qui déshonorent le nom de Mauprat ! Vous êtes jeune, votre mère était un ange...
BERNARD
Ne me [tariez pas de ma mère si vous n'êtes pas cligne de prononcer son nom.
EDMÉE
Mais pour qui donc me prenez-vous? me regardez-vous comme votre ennemie'? Ne savez-vous pas que mon père voulait vous élever, vous adopter ?
BERNARD
Votre père? qui donc votre père?
EDM ÉE
Oui? le chevalier Hubert de Mauprat, votre grand-oncle.
BERNARD, se découvrant instiuctivement. )
Vous êtes Edmée de Mauprat0 Non! vous mentez!... Edmée de Mauprat ne fût pas venue ici ! ou bien... après tout, qu'est-ce que ça nie fait à moi, votre père et vous? je ne vous connais pas. vous rougisse/, de nous... eh bien, tant pis pour vous, ma belle cousine !
Tant pis pour moi ? Vous ne comptez donc pas me protéger, ici ?
BERNARD
Vous demandez protection à un être que vous méprisez ? Les femmes sont lâches !
EUMÉE
Lâche vous-même, qui ne sentez pas que vous devez secours et respect à votre parente
BERNARD
Si vous êtes fière, j'aime mieux ça ! (on entend une décharge de mousaueterie., Mais que diable est-ce là?
E DMfi E.
On se bat? On vous attaque peut-être?...
BERNARD
Vous l'espérez? non ! c'est une plaisanterie de messieurs mes oncles, qui veulent savoir si je leur céderai la place auprès de vous ! (on entend la couievrine.) Oh ! oh ! la coulevrine de Jean le Tors?... Est-ce qu'il y aurait tout de bon quelque
Chose ? (il va vers la fenêtre. ,
EDMÉE
C'est mon père qui vient me chercher !... Oh ! je suis sauvée '
BERNARD
Ah bien oui, sauvée! Pauvre vieux chevalier! il se prend à quelque pié.-'e !...
Un piège ? Oh ! oui, mon Dieu , je comprends ! Us m'ont amenée ici pour l'y attirer! Ils le redoutent! Ils vont le tuer! Allez empêcher cela, Bernard! (eu« tombe à ses genoux.) Ditesleur d'épargner mon père... mon père, qui vous aime sans vous connaître, qui a tant pleuré sur vous !
BERNARD , la contemplant d'un air sombre.
A genoux, devant moi? Levez-vous donc! ça me gène, ça me trouble, de vous voir à genoux !
Non, non! jurez-moi... (on frappe violemment à la porte; Edmée, effrayée, se relève.;
LAURENT, en dehors.
Bernard? Êtes-vous là? Ouvrez... venez!
BERNARD, ouvrant le guichet de la porte.
Qu'est-ce que vous voulez? me disputer cette proie?
(Laurent secoue la porte. ) Oh! c'est inutile, elle m'appartient.
LAURENT, dehors.
Il s'agit bien de ça ! on nous attaque, Louis vient d'être tué!
BERNARD
Soyez tous tués comme des chiens, si j'en crois un mot ! Est-ce le vieux Hubert qui nous attaque, dites?
LAURENT, dehors.
Non, c'est la maréchaussée ; ouvrez !
BERNARD
Et moi, je me méfie! Allez-vous-en... je vous suis! (Revenant et prenant sa carabine qu'il commence à charger. — A Edmée j Jc.n Dien,
votre père n'y est pas! vous voilà tranquille, je pense.
EDMÉ E.
Merci, mon Dieu! mais moi... que vais-je devenir? (N-ouveUe décharge de mousqueterie.) Ne me quittez pas... Bernard, vous êtes fier, vous êtes brave, vous ! soyez généreux, sauvez-moi ou tuez-moi !
BERNARD
Vous sauver?... On ne sauve personne ici, c'est impossible ! Vous tuer ? ce serait le plus sûr! (La regardant.) Mais il me semble qu'il faut bien aimer une femme pour la tuer.
ED3IEE, éperdue.
Eh bien ! il faut m'aimer, Bernard !
BERNARD, troublé, posant sa carabine.
Vous aimer? que dites-vous là? Savez-vous, Edmée de Mauprat, que je n'ai jamais aimé personne, moi ? Savez-vous que si je vous aimais... Par tous les diables... pourquoi me
diteS-VOUS qu'il faut que je VOUS aime? (on entend encore la cou-
îevrino et la moiisqueterie. ) Oh! pour le coup ! on ne brûlerait pas tant de poudre pour se divertir! Tenez, Edmée, il faut que j'y aille, je vais vous enfermer ici, attendez-moi !
EDMÉE
Vous attendre? rester ici. (Allant à u fenêtre.) Oh! cette fenêtre est grillée! je ne pourrai pas me jeter sur le pavé! Une arme, Bernard ! je vous somme de me donner un moyen de me défaire de la vie ! *
Vrai? vous auriez la force de vous tuer plutôt que de subir leurs outrages ?
EDMÉE
Vous me méprisez donc, que vous en doutez ?
BERNARD, la regardant.
Si jeune... si belle... et si brave !...
EDMÉE, voyant le couteau de chasse à la ceinture de Bernard.
Ah ! cette arme!...
BERNARD
Tenez !... (il va pour lui donner son couteau et s'arrête. Non ! je nC le peUX pas, Edmée!... Je Suis fou !.. (La pressant dans ses bras.)
Je crois rêver!... Écoutez ces cris ! on se bat, on s'égorge à
* C'est à cause de cette circonstance qu'il ne faut pas figurer des armes d'un usage possible dans les trophées de décor. Il est absolument nécessaire aussi qu'il n'y ait pas de couteau oublié sur les tables. Chaque convive, selon l'ancien usage rustique, se sert du sien et le remporte.
deux pas de nous! Et moi qui n'aimais rien au monde que la bataille et le danger , je suis là comme un poltron. Je ne pense à rien... qu'à vous! Eh bien! aimez-moi. vous le devez, promettez-moi de m'appartenir.... et fuyons!
EDMEE.
Fuir '? nous pouvons fuir?
BERNARD
Oui, ii l'instant même, rien n'est plus aisé. Ils croient que je ne connais pas leur secret, mais je l'ai découvert ; voyez...
(Il dérange le tonneau qui est adhérent à son patin, pousse un ressort et ouvre une
trappe. Bruit du combat.) Ah! je suis un traître... fuir... abandonner la Roehe-Mauprat au milieu d'un assaut! non... jamais; tiens, pauvre fille ! va-t'en... va-t'en... adieu!
EDMÉE
Oh ! Bernard, mon sauveur, mon ami !
BERNARD, lui donnant un flambeau et une clef.
Laissez-moi... ne me parlez plus, partez! Descendez toutes les marches, suivez le souterrain... cette clef ouvre la dernière porte qui donne dans la campagne. Alors, si vous savez courir, courez, et que Dieu ou le diable vous conduise ! Moi. je vous ai vue aujourd'hui pour la première et pour la dernière fois de ma vie!... Si vous croyez que j'ai une âme, vous médirez des prières !
E D M É E, tenant le flambeau, prête à descendre.
Nous nous reverrons. Bernard!
BERNARD
Jamais! Si nous avons le dessous, je serai pris et jugé avec mes oncles: si c'est le contraire, je serai jugé par eux pour vous avoir fait sauver... le plus sûr est d'aller me faire tuer tout de suite. Adieu. Edmée !
E I) M E E, remontant les marches qu'elle a commencé à descendre.
Eh bien ! non. vous n'irez pas! votre sang retomberai! sur
ma tête et sur mon cœur. Vous allez venir avec moi qui réponds de vous conduire à mon père et de vous réconcilier avec la société, avec moi qui vous aimerai comme un frère, et qui mourrai ici plutôt que de vous y laisser.
Comme un frère? Oh! grand merci, je ne veux point de cette amitié-là!... Allez-vous-en donc, folle que vous êtes, et n'allumez pas la rage dans mon sang ! Ne voyez-vous pas que ce que je fais là est au-dessus de mes forces?... Tenez, vous avez trop tardé... je n'ai plus ma tête! Il me semble que l'odeur du sang et de la poudre montent jusqu'ici, (u referme ia
trappe et se place, dessus.] m
EDMÉE, effrayée.
Que faites-vous?
B i; RNARD.
Non, non! vous ne partirez pas! nous mourrons ensemble, ici, ou bien... vous me ferez un serment !
EDMÉE
Oui, parlez!
BERNARD
Jurez de n'être jamais qu'à moi. A ce prix, je peux sacrifier le présenta l'avenir, je peux vous préférer à mon honneur. Je peux vous respecter et vous suivre! autrement... malheur à
moi, malheur à vous !
EDii i: i: .
Eh bien ! Bernard, je vous fais ce serment!... Je vous engage ma parole de n'appartenir jamais à un autre qu'à vous. bernai; u.
Sur quoi jurez-vous?
EDMÉE
Sur mon salut éternel.
I! i: R N A R D , secouant la tête.
Sur quoi encore ?
EDMEE.
Sur l'honneur de ma mère.
BERNARD
Soyez maudite si vous manquez à ce serment-là ! (cris au
flel rs,
EDMEE.
Écoutez, écoutez ces cris !
BERNARD, écoutant.
Cela? c'est le cri de victoire des .Mauprat. Ils triomphent ! Eh bien ! ils n'ont plus besoin de moi !
EDMÉE
Ils vont venir... grand Dieu! Bernard, partons.
BERNARD
Allons ! pendu ici ! pendu là-bas, que ma destinée s'accomplisse! (ils descendent les marches du souterrain.)
Deuxième Tableau.