‹ Théatre de GoetheChapitre 170 sur 382 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

tesse: à ijuoi sert de vanter votre art? Guérissez-moi ! — Bon, dit le médecin, changez de régime. — Je ne le j)uis. — Prenez du moins ce breuvage. — Oh non! cela a mauvais goù! et révolie ma nature. — Alors buvez de l'eau. — De l'eau'i moins encore ! je la hais comme un hydrophobe. — il n'y a pas moyeu lie vous secourir. — Et pourquoi? — Vous ajoute: sans cesse à vos maux; et, si vous n'en mourez pas, vos douleurs augmenleront tous les jours. — Fort bien! poiuqiioi donc êtes-vous uiédecin? Vous connaissez mon mal; vous devez aussi en connaître le remède, et savoir le rendie agréable, afin que, pour chasser la souffrance, je ne sois pas d'aboi. I Ibrcé de souffrir. — Tu ris, prince, et pourtant, j'en suissûi, c'est ce que tu as toi-même entendu de sa bouche.

ALPHONSE

Oui, souvent! et souvent je lai excusé. /

ANTONIO

11 est certain qu'une vie déréglée enfante des songes pénibles, et finit par nous faire rêver même en plein jour. Sa défiance est-elle autre chose qu'un rêve? 11 se croit, en tout lieu, environné d'ennemis : il ne voit point d'hommes qu'il n'accuse d'envie, et envier son talent c'est hair sa personne, le persécuter sans relâche. Combien de fois n'as-lu pas été importuné (le ses plaintes? Des portes forcées, des lettres surprises, et du poison, et des poign.irds! Sais-j-^ quels monsUes son imagination ne>e crée pas? Alors tu ordonnes des recherches; tu en fais toi-même, et qu'as-tu jamais trouvé? à peine une apparence. La protection d'aucun prince ne le tranrjuillise; le cœur d'aucun ami ne le rassure. Peux-tu donc lui promettre repos et bonheur? Peux-tu bien en attendre quelque plaisir pour toi-même?

ALPHONSE

Tu aiuais raison, Antonio, si je ne cherchais en lui que mon propre .iviuilage. N en est-ce pas un déjà que de ne pas compter sur des jouissances pariaites? Toutes choses ne nous servent pas de l.i même manière, et l'homme qui veut user d'un grand nombre de moyens ne manque jam.iis son but quand il sait les manier. Les Médicis, les papes mêmes, nous

Co2 TORQUATO TASSO.

l'oni appris et prouvé. Quelle intUiigence, quelle patience princières n'ont-i!b p;is montrées pour plus d'un giand talent qi.i, tout eu ayant besoin de leurs faveurs, semblait par sa conduite pouvoir s'en passer.

AMONIO.

Qui ne sait, prince, que les privations de la vie peuvem seules nous apprendre à en apprécier les jouissances? Dès sa jeunesse il a déjà trop obtenu pour trouver ses vœux pleinement satisfaits. Certes, s'il lui eût fallu d'abord gagner ce qu'on lui prodigue nuiintenant à pleines mains, il aurait virilement déployé toutes ses forces, et cliaque pas vers le bu» eût été pour lui une jouissance. N'est-ce donc pas, pour un pauvre gentilhomme, avoir atteint le terme le plus élevé de ses désirs que d'être choisi par un grand prince pour habiter Ni cour, et de devoir à sa main bienfaisante une existence assurée? Et si ce prince lui accorde en outre faveur et confiance, s'il l'élève jusqu'à lui et au-dessus des autres, soit dans la guerre, soit dans les emplois, dans sa familiarité même; alors, ce me semble, ne devrait-il pas, dans sa re. connaissance, rendre humblement grâces à sa bonne fortune? Et le Tasse n'a-t-il pas obtenu le succès le plus doux à son âge? Sa patrie proclame déjà son nom et met en lui ses espérances? Crois-moi : c'est sur l'oreiller de son bonheur ijue repose son humeur capricieuse. Qu'il parte, laisse-le s'éloigner, donne-lui du temps : qu'il aille chercher à Rome, à Naples, partout où il voudra, ce qu'il ne sait pas trouver ici et ne retrouvera qu'auprès de foi'

ALPHONSE

Veut-il d'abord retourner à Ferrare?

ANTONIO

Il demande à rester quelques jours encore à Belriguardo. ÎI doit s'y faire envoyer par un ami tout ce que son voyag rend nécessaire.

ALPHONSE

J'y consens de grand cœur. Ma sœur et son amie vont retourner à Ferrare, je les y précéderai à cheval : toi, tu nous suivras dès que tu auras pourvu à ce qu'il dé>ire. Donne au

Page 1