‹ Théatre de GoetheChapitre 22 sur 382 · ACTE III. 3i · texte numérisé non relu

ACTE III. 3i

se di'esse immense devant mes "yeux! A peine mon regard arrivt-l-il jusiin'à tes mains, qui, remplies ih Iruils ei de couronnes de Lénédictiou, viennent m'oflrir les trésors de i'Ûlympe! Ainsi ipie l'on connait, un roi à l'aboudance de ses dons (car ce qui pour mille antres est richesse senible peu de chose à un roi), ainsi l'on reconnaît les dieux aux présenls qu'ils nous font avec ménagement et après une longue et >age préparation. Car vous savez seuls, ô dieux! ce qui peut nous être utile ! et vous embrassez de vos reganls le royaume éli-ndu de l'avenir, tandis que notre vue est bornée par l'éluile et le crépuscule de chaque soir. Vousenlendez sans vous émouvoir les prières que nous vous adressons, inconsidérément, pour hâter vos bienfaits; mais votre main ne cueille jamais avant leur maturité les fruits d'or du ciel, et malheur à celui qui, par impatience les arrachant avant le temps n'y trouve que l'amer- Inme et la mort! Ah! ne souflrez point que leboidieurquej'ai si longtemps' attendu, auquel même je crois à peine encore, disparaisse à mes yeux comme l'ombre d'un ami qui n'est phis, nem'ayant donné qu'une illusion et, me kùssant une douleur triplement cruelle !

ORESTE, revenant vers elle.

Si tu invoques les dieux pour toi et Pylade, ne mêle pas mon nom aux vôtres; tu ne sauverais pas le malheureux auquel tu t'associerais, et tu partagerais sa malédiction et ses touimenls.

IPHIGÉKIE.

Mon destin est irrévocablement lié au tien.

OnESTE.

Non, non, laisse-moi marcher à la mort seul et sans compagnon : tu envelopperais le coupable de ton voile que tu ne pourrais le déi ober aux regards des inévitables gardiens que ta présence divine écarte sans les dissiper. Us n'osent, les tém.'raires, porter leurs pieds d'airain sur le sol de ce bois sacré; cependant j'entends çà et là dans l'éloigneraent leurs hideux éclats de rire. C'est ainsi que les loups attendent au piod de l'arbre où s'est réi'ugié le voyageur, iis bonl tranquille liCnt campés là dehors; mais, si j'abandonne ce bois.

52 IPIIIGÉNIE EN TAURIDE.

ils vont se lever, secouer leurs têtes de serpents, faire

voler de tous côtés la poussière et chasser devant eux leur

proie.

IPHIGÉNIE

Oreste, peux-tu entendre une parole amicale?

ORESTE

Piéserve-la pour un ami des dieux.

IPHIGÉJN'IE.

Ces dieux t'offrent uut nouvelle lueur d'espérance.

ORESTE

A travers la fumée et la vapeur je vois la pâle lumière du lleuve des morts éclairer la route qui me conduit aux enfers.

IPHIGÉNIE

N'as-tu qu'Electre pour sœur?

ORESTE

Je n'ai connu qu'elle. L'aînée, dont le sort nous a paru si effroyable, a suivi son heureux destin en quittant de bonne heure la misère de notre maison. Mais cesse de m'intotroger, et lie te joins pas aux Furies; joyeuses de mou mal, elles soufflent la cendre au fond de mon àme et ne permettent point que les derniers tisons de l'incendie horiible de noire maison s'éteignent paisiblement en moi. Ce feu, allumé à dessein, nourri avec le soufre de l'enfer, doit-il donc éternellement brûler dans mon âme en la martyrisant?

IPHIGÉNIE

Je viens jeter un doux encens sur la flamme. Laisse la pure haleine de l'amitié rafraîchir l'ardeur qui te dévoie. Oreste, mon cher Oreste, ne peux-tu pas m'entendre? Le cortège des dieux de l'elfroi a-t-il donc tellement desséché ton sang dans tes veines? Un charme semblable à celui que produisait la tête de l'horrible Gorgone a-t-il pétrifié tes membres? Ah ! si le sang maternel que tu as répandu évoque les dieux des enfers par de sourds gémissements, la parole de bénédiction d'une sœur innocente ne doit-elle pas appeler 6ur toi le secours des dieux protecteurs de l'Olympe?

ÀCTK lil. 33

onrsTE.

Qneilevoix! ([uellevoix! Tu veux donc ma perte? Est-ce iuie (liviiiilc vengeresse qui se cache en loi? Qui e-tu, loi dont la voix me remue si terriblement le cœur jusque lIuus ses [irofondeurs?

IPHIGÉME.

Les profondeurs de ton cœur te disent, Oreste : c'est moi ; vois Ipliigénie; je vis!

Toi?

IPHIGÉME.

Mon fi-ère !

ORESTE

Fuis ! retire-toi ! Je te conseille de ne point toucher les boucles de mes cheveux. Un feu inextinguibli- émane de moi comme de la robe nuptiale de Creuse. Laisse-moi! comme Hercule, je veux, indigue, concentrer en moi l'ignounnie et la mort.

IPUIGÉ.ME.

Non, tu ne périras pas! Ah! si je pouvais siulemeut t' entendre prononcer une parole calme! De grâce, éclair ci s mes doutes, laisse-moi m' assurer d'un bonheui- que j'ai imploré si longtemps. Un cercle de joie et de douleur tourne autour de mon âme; un sentiment de crainte me fait fuir l'étranger, mais mon cœur m'entraîne invinciblement vers mou frère.

ORESTE

Est-ce ici le temple de Bacchus, et un indomptable et samt transport s'empare-t-il de la prêtresse?

IPHIGÉNIE

Oh! écoute-moi, regarde-moi; vois comme après si longtemps mon cœur s'ouvre à la plus douce félicité que le monde puisse encore m'accorder, celle de baiser ta tête et de t'entourer de mes bras, habitués à n'emhra-ser que les airs. Ah ! lai-se-moi, laisse-moi parler! car l'élernelle source qui jaillit du Parnasse et, sautant de rochers en rochers, va bouillonner dans le vallon doré n'est pas plus pure que la joie qui

34 IPHIGÊME EN TAUltlDE.

coule fie mon cœur et que h mer de félicité qui m'eiiviionne. Orcîte! Oresle! mon Irère!

Belle nymplie, je ne me fie pas à toi ni à tes caresses. Diane veut des ministres austères, et venge son sanctuaire profané. Éloi.iiiie ton bras de ma poitrine ei, si lu veux sauver un jeune homme, l'aimer et lui olfrir le bonheur, tourne ton afieclion du côté de mon ami; il en est |)lu> dijjtne que moi. Il erre au milieu de ces rochers; cherche à le découvrir, montre-lui la bonne route, et épargne-moi .

IPHIGÉME.

Remets-toi, mon frère, et reconnais ta sœur reirouvée. Ne reproche pas à une sœur la pure joie du ciel connue un désir ])unissable et inconsidéré. 0 dieux! dissipez le délire qui ob-curcit ses yeux, et que le moment du plus grand tles bonheurs ne nous reiule pas triplement miséribles! La voilà, ta sœur si longtemps perdue. La déesse m'a arrachée de l'autel et m'a donné un asile ici, dans son propre sanctuaire. Tu es prisonnier, destiné au sacrifice, et tu trouves ta sœur dans la prêtresse.

Or.ESTE.

Infortunée! Ainsi le soleil veut donc voir les de^^nières calamités de notre famille ! Electre n'est-elle pas ici, afi.i qu'elle tombe aussi avec nous dans l'abime, et qu'elle ne jirolonge pas sa vie pour un deslin plus rigoureux et de plus grandes soufiiances?Tout va bien, prêtresse, je le suis à l'autel : le fratricide est passé en coutume dans notre vieille race, et je vous remercie, ô dieux ! d'avoir résolu de m'exterminer tandis que je suis sans enfants. Toi, crois-moi, ne prends pas trop à cœur le s ileil et les astres; viens, suis-moi au sombre empire! Semblable à ces drapions sortis des marais sulfureux qui étoulfent leur couvée, notre famille furieuse se déiruit ellemême. Innocente et sans enfanis, descends avec moi dans l'abîme! Tu me regardes d'un œil attendri! Arrête! c'est avec de semlilables regards que Clytemneslre cherchait une route vers le cœur de son fils; et pourtant le bras était levé et a frappé la poitrine. Glylenmestre est tombée! — Parais,

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