ACTE Ui
Oui, rassemble en un vase précieux les cendres, tristes restes de ses os, pour que mes bras ne s'étendent plus en vain, poiu que je puisse encoie presser contre mon cœur ce donlou^eu^ trésor.
l'.'bbé.
La douleur qui se nourrit de douleur n'en devient que plu* amère.
LE DUC
Vivre de sa donlonr est une joui>sance. Oh! que je voudrais, m'en allant en pèlerinage, ain>i qu'un {lénitent, porter à pas lents ses cendres muettes sous un toit modeste, au lieu même oiJ je la vis pour la dernière fois; je la tenais morte dans mes bras, et je la vis revenir à la vie; illusion trop vaine! Je croyais la tenir, la posséder pour toujours, et pour toujours elle m'est ravie; à cet endroit du moins, j'éterniserai ma douleur. Dans le rèvede ma joie, j'avaia.ju vœu délever un monument à sa guérison; la main habile du jardinier a déjà tracé des allée> détournées à travers les bois et les rochers; on a déjà déblayé la place où le roi la ]>ressa sur son cœur, en la nommant sa nièce; la proportion ei la symétrie devaient embellir ce lien témoin de mon bonheur.- Les mains fjui y travaillaient se reposeront, et avec mon bonheur s'évanouira ce plan à moitié exécuté. Je veux encore élever un monument; mais il sera de pierres brutes, entassées sans ordre. J'irai m'y étabUr, et j'y ■ i'emenrerai jusqu'à ce que je sois délivré de la vie. Que 1 '■ puis-je être ch.mgé en l'une des p eires immobiles du monument, jusqu'à ce que toutes les liaces que laisse le ehagr;;; aient disparu de ce lieu triste et solitaire! Que l'herbe crois:-t,autour de cette enceinte sans abri, que les branches s'entrelacent sans culture, que les bouleaux balayent la terre de leuj :^: chevelures pendantes, que lejeune arbrisseau devienne arbre, et que la pierre polie se couvre de mousse; quanta moi, je ne ■ sentirai point s'écouler le temps, car elle n'est plus, celle don' les progrès étaient pour moi la mesure des années! l'abbé.
Est-il permis à lliomme de quitter les plaisirs variés du monde pour i'unii'ormité de la solitude? Doit il se livrer vo-
ii L\ FILLE NATURELLE,
lontairement à la destruction lorsque le malheur, s approchant :N: lui, le menace île son insuppoitablo fardeau? Pars plulôtj \ isite ce pays, et parcours rapidement les royaumes étrangers, ."'iiM- que les divers tableaux de la terre, passant devant ton • sprit, le disiraient et te guérissent.
LE DUC
Où'ai-je à chercher sur la terre, puisque je n'y peux plus îîouver celle qui seule était quelque chose à mes yeux? Pourquoi les fleuves et les collines, les vallées, les forêls et les rochers passer;iieiil-ils devant mon ei-pril, sinon pour éveiller en moi le besoin de ressaisir l'image de la seule' personne que j aie aimée au monde. Lorsque du haut d'une montagne je contemplerais la mer sans bornes, que seiait pour moi celte richesse de la nature qui me rappellerait ma misère et ma désolation.
l'abbé.
Tu acquerras des richesses nouvelles.
LE DUC
Il n'est que l'œil de la jeunesse qui puisse donner de la fraîcheur et une nouvelle vie à ce qui nous est connu depuis longtemps, et l'enthousiasme qui nous est refusé ne peut nous être rendu que par une bonche naïve. Aussi es[)érais-je lui montrer les plaines si bien cullivées de ce royaume, ses forêts, ses fleuves, et la mener jusqu'à la mer pour y jouir des délice> infinies qu'on sent à égarer sa vue sur ce qui n'a pas de liniiles.
l'abbé.
Grand prince, puisfjue tu ne veux pas vouer à la contem- [liation les jours d'une longue vie, au moins le bonheur de ;uiis t'impose auprès du trône, selon le privilège de la nais- •^liiice, mie lâche noble et universelle; je te le dis. donc au nom
ions : redeviens homme; que les heures de tristesse qui ob- H iircissent l'horizon de ta vie, en devenant pour les autres des lie ires de réjouissance, le deviennent aussi pour toi-même. le duc
i^ette vie est insipide et sans charme lorsque tous les efforts, . toutes les peines, n'aboulissenl qu'à de nouveaux elforls et à
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û'e nouvelles peines, lorsque aucun but chéri ne s'olfre pour récompense. Jen'avaisqii'àla voir, et je possédais, et j'acquérais encore avec joie, pour lui créer un [lelit royaume heureux et tr;inquille; alors j'étais calme, ami de tous les hommes," seïvialtle, aclif, prompt au conseil et à Taclion. Onciié.il son jière, on le remercie, me disais-je, et un jour on saluera la (ille comme une digne amie.
l'abbé.
Tu n'as plus de lemps à donner à des soins aussi doux; k. -utres soins le réclament. Te le dirais-je, moi, le dernier de tes trf'-'viteurs? dans ces tristes jours, tous les legards se tournent avec inquiétude vers ton mérite rare et ta haute puissance.
LE DUC
Celui-là seul qui est heureux peut se sentir du mérite et du pouvoir.
l'abbé.
Les atteintes brûlantes d'une si profonde douleur fout se)iiir vivement l'importance de tels moments; pardonne-moi celieiidant si j'ose te dire, d'une bouche confiante, quelle fermentation boudlunne au-dessous de nous, et combien est chancelant le pouvoir qui doit la dominer. Tout le monde ne voit pas cela; mais pour toi, cela doit être plus appréciable qu'à la Itmle à lai|uelle j'appartiens. Ne crains pas de saisir, pendant l'orage qui nous menace, le gouver.nail mal dirigé. Pour le bien de ton pays, écarte ta douleur; autrement mille pères pleureront comme toi leurs enfants, et des milliers d'enfants qui ne trouveront plus leurs pères, des milliers de mères dan.s l'angoisse, feront retentir de leurs cris les murs de leurs cari lots. Immole tes douleurs et tes chagrins sur l'autel du bien commun; tous ceux que tu sauveras deviendront tes enfants et remplaceront celle que tu as perdue!
LE DDC.
N'évoque pas de ses affreux repaires ce troupeau compacte ds spectres qui se jettent rapidement et comme par magie entre ma fille et moi. Elle n'est plus, la puissance enivrante (jui berçait mon esjirit de si doux rêves. La réalité me presse
530 LA FILLE >ATURELLE.'
et menace de m'écraser de son poids énorme. Allons, sortons lia monde! Si l'habit que tu portes ne me trompe pas, conduis-moi ou couvent, séjour de pénilence, et lais>e-m'y, pour que la vie qui m'est à charge s'écoule dans le silence et l'humiliation.
i'abbé.
Bien qu'il ne me convienne guère de t'appeler au monde, j'ajouterai encore avec fermeté d'autres paroles. Ce n'est pas vlans le tombeau, ni près du toml eau, qu'un homme plein de grands sentiment^ doit consumer ses désirs. 11 rentre en luimême, et y retrouve avec étounement ce qu'il avait perdu.
LE DUC
Le désir de la possession se conserve dans sa force, tandis' que ce qui est perdu s'éloigne toujours davantage; c'est là le tourment coniinuel que souffre le corps à l'endroit des membres qu'il a perdi-s. Une existence divisée, qui peut la réunir? Anéantie, qui peui ... faire revivre? l'abbé.
La force d'e>prit, de l'esprit de l'homme, à qui l'on ne saurait ravir le mérite dont la nature l'a doué. Eugénie vit encore pour toi; elle vit dans ton cœur qu'elle animait jadis, auquel elle fai^ait vivement sentir la vue d'un lieau site; son souvenir chéri te préserve de tout ce qui est vulgaire ou mauvais, et que chaque heure peut l'offrir; son méiite éclatant te garantit de tout le faux brillant qui peut t'éblouir. Que sa force t'anime ; rends-lui ainsi une vie indestructible, que rien au monde ne pourra plus l'enlever.
LE DDC.
Que la triste et sombre rêverie m'enlace de ses réseaux funèbres! Reste auprès de moi, image adorée, éternel'emenl belle, éternellement la même ! Que ses yeux brillants m'éclairent toujours de leur pure lumière! qu'elle plane devant moi partout où je vais, et me conduise à travers le labyrinthe de ce monde. Ce n'est pas un fantôme que je vois. Tu fus, tu es encore. La Divinité t'avait conçue parfaite et montrée telle à nos yeux. Tu es devenue une partie de l'infini, de l'éternité; tu m'appartiens pour toujours-