‹ Théàtre de Jean RacineChapitre 160 sur 211 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

Qu'il faut que je me livre à tout ce que je hais. Peut-estre je devrais, plus humble en ma misère, Me souvenir du moins que je parle à son frère. Mais, soit raison, destin, soit que ma haine en luy Confonde les Romains dont il cherche l'appuy, Jamais hymen formé sous le plus noir auspice De l'hymen que je crains n'égala le supplice. Et, si Monime en pleurs ne vous peut émouvoir, Si je n'ay plus pour moy que mon seul desespoir, Au pied du mesme autel où je suis attendue, Seigneur, vous me verrez , à moy-mesme rendue, Percer ce triste cœur qu'on veut tyranniser, Et dont jamais encor je n'ay pu disposer.

XlPHARés.

Madame, assurez-vous de mon obéissance.

Vous avez dans ces lieux une entière puissance. Pharnace ira, s'il veut, se faire craindre ailleurs. Mais vous ne sçavez pas encor tous vos malheurs.

Monime.

Hé ! quel nouveau malheur peut affliger Monime, Seigneur?

Xipharés.

Si vous aimer c'est faire un si grand crime, Pharnace n'en est pas seul coupable aujourd'huy, Et je suis mille fois plus criminel que luy.

v Monime.

Vous!

XlPHAR&.

Mettez ce malheur au rang des plus funestes.

Attestez, s'il le faut, les puissances célestes Contre un sang malheureux, né pour vous tourmenter, Père, enfans, animez à vous persécuter.

Mais, avec quelque ennuy que vous puissiez apprendre Cet amour criminel qui vient de vous surprendre, Jamais tous vos malheurs ne sçauroient approcher Des maux que j'ay soufferts en le voulant cacher. Ne croyez point pourtant que, semblable à Pharnace, Je vous serve aujourd'huy pour me mettre en sa place. Vous voulez estre à vous, j'en ay donné ma foy, Et vous ne dépendrez ni de luy ni de moy.

Mais, quand je vous auray pleinement satisfaite, En quels lieux avez-vous choisi vostre retraite ? Sera-ce loin, Madame, ou prés de mes Estats ? Me sera-t-il permis d'y conduire vos pas ?

Verrez-vous d'un mesme œil le crime et l'innocence ? En fuyant mon rival fuirez-vous ma présence?

Pour prix d'avoir si bien secondé vos souhaits , Faudra-t-il me résoudre à ne vous voir jamais ?

Monime.

Ah ! que m'apprenez-vou,s ?

Xipharés.

Hé quoy! belle Monime, Si le temps peut donner quelque droit légitime , Faut-il vous dire icy que le premier de tous Je vous vis, je formay le dessein d'estre à vous, Quand vos charmes naissans, inconnus à mon père, N'avoient encor paru qu'aux yeux de vostre mère ? Ah ! si, par mon devoir forcé de vous quitter, Tout mon amour alors ne put pas éclater, Ne vous souvient-il plus , sans conter tout le rester Combien je me plaignis de ce devoir funeste ? Ne vous souvient-il plus, en quittant vos beaux yeux, Quelle vive douleur attendrit mes adieux ? 4 " Je m'en souviens tout seul. Avoûez-le, Madame,

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