‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 124 sur 225 · ACTE I, SCENE IV i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IV i

Passe pour le transport d'un esprit amoureux? Captive, toujours triste, importune à moy-même, Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime? Quels charmes ont pour vous des yeux infortunez Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnez? Non, non, d'un ennemi respecter la misère, Sau\er des mal-heureux, rendre un fils à sa mère, De cent peuples, pour luy, combattre la rigueur, Sans me faire payer son salut de mon cœur, Malgré moy, s'il le faut, luy donner un azile ; Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille.

Hé quoy! vostre couroux n'a-t-il pas eu son cours? Peut-on haïr sans cesse, et punit-on toujours? J'ay fait des mal-heureux, sans doute, et la Phrygie Cent fois de vostre sang a vu ma main rougie; Mais que vos yeux sur moy se sont bien exercez! Qu'ils m'ont vendu bien cherlespleurs qu'ils ont veisez! De combien de remords m'ont-îls rendu la proye i* Je souffre tous les maux que j'ay faits devant Troye Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, Brûlé de plus de feux que je n'en allumé, Tantdesoins,tantdepleuis, tant d'ardeurs inquiettes,.- Helas ! fus-je jamais si cruel que vous Testes? Mais enfin, tour à tour, c'est assez nous punir : Nos ennemis communs devroient nous réunir. Madame, diîes-moy seulement que j'espère, Je vous rends vostre fils, et je luy sers de père. Je l'instruiray moy-même à venger les Troyens , J'iray punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard, je puis tout entreprendre: Vostre Ilion encor peut soitu de sa cendre.

Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris. Dans ses murs relevez couronner vostre fils.

Andromaque.

Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère. Je les luy promettois tant qu'a vécu son père. Non, vous n'espérez plus de nous revoir ertcor, Sacrez murs, que n'a pu conserver mon Hector! A de moindres faveurs des malheureux prétendent, Seigneur : c'est un exil que mes pleurs vous demandent. Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous, J'aille cacher mon fils et pleurer mon époux. Vostre amour contre nous allume trop de haine. Retournez, retournez à la fille d'Helene.

Pyrrhus.

Et le puis-je, Madame? Ah! que vous me gênez! Comment luy rendre un cœur que vous me retenez.'' Je sçay que de mes vœux on luy promit l'empire; Je sçay que pour régner elle vint dans l'Epire, Le sort vous y voulut l'une et l'autre amener, Vous pour porter des fers, elle pour en donner. Cependant ay-je pris quelque soin de luy plaire? Et ne diroit-on pas, en voyant au contraire Vos charmes tout-puissans et les siens dédaignez. Qu'elle est icy captive et que vous y régnez? Ah ! qu'un seul des soupirs que mon cœur vous envoyé, S'il s'échapoit vers elle, y porteroit de joye!

Andromaque.

Et pourquoy vos soupirs seroient-ils repoussez ? Auroit-elle oublié vos services passez?

Troye, Hector, contre vous revoltent-ils son ame ? Aux cendres d'un époux doit-elle enfin sa flàme? Et quel époux encore! Ah! souvenir cruel!

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