‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 145 sur 225 · ACTE III, SCENE Vlll i çî · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE Vlll i çî

Andromaque.

Helas! de quel effet tes discours sont suivis! Il ne me restoit plus qu'à condamner mon fils.

Cephise.

Madame, à vôtre époux c'est estre assez fidelle . Trop de vertu pourroit vous rendre criminelle. Luy-même il porteroit vôtre ame à la douceur.

Andromaque.

Quoy ! je luy donnerois Pyrrhus pour successeur?

Cephise.

Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent. Pensez-vous qu'après tout ses mânes en rougissent, Qu'il mëprisast. Madame, un roj victorieux Qui vous fait remonter au rang de vos ayeux. Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère, Qui ne se souvient plus qu'Achille estoit son père, Qui dément ses exploits et les rend superflus?

Andromaque.

Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus? Dois-je oublier Hector privé de funérailles Et traisné sans honneur autour de nos murailles? Dois-je oublier son père à mes pieds renversé, Ensanglantant l'autel qu'il tenoit embrassé? Songe, songe, Cephise, à cette nuit cruelle Qui fut pour tout un peuple une n;;'t éternelle. Figure-toy Pyrrhus, les yeux étincela..i. Entrant à la lueur de nos palais brùlans. Sur tous mes frères morts se faisant un passage. Et. de sang tout couvert, échauffant le carnage. Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourans, Dans la flâme étouffez, sous le fer expirans. Peins-toy dans ces horreurs Andromaque éperdue. Racine. I. i5

Voila comme Pyrrhus vint s'offrir à ma veuë; Voila par quels exploits il sceut se couronner; Enfin, voila l'époux que tu me veux donner. Non, je ne seray point complice de ses crimes. Qu'il nous prenne, s'il veut, pour dernières victimes. Tous mes ressentimens luy seroient asservis.

Cephise.

Hé bien, allons donc voir expirer vostre fils : On n'attend plus que vous. Vous frémissez. Madame?

Andromaql'e.

Ah! de quel souvenir viens-tu frapper mon ameî Quoy ! Cephise, j'iray voir expirer encor Ce fils, ma seule joye, et l'image d'Hector? Ce fils que de sa flàme il me laissa pour gage? Helas! je m'en souviens, le jour que son courage Luy fit chercher Achille, ou plutôt le trépas. Il demanda son fils et le prit dans ses bras. « Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes, J'ignore quel succès le sort garde à mes armes; Je te laisse mon fils pour gage de ma foy : S'il me perd, je prétens qu'il me retrouve en toy. Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère. Montre au fils à quel point tu cherissois le père. » Et je puis voir répandre un sang si précieux ! Et je laisse avec luy périr tous ses ayeux! Roy barbare! faut-il que mon crime Tentraîne? Si je te hais, est-il coupable de ma haine? T'a-t-il de tous les siens reproché le trépas? S'est-il plaint à tes yeux des maux qu'il ne sent pas? Mais cependant, mon fils, tu meurs si je n'arreste Le fer que le cruel tient levé sur ta teste. Je l'en puis détourner, et je t'y vais offrir!

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