‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 173 sur 225 · ACTE I, SCENE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE

Cependant voulez-vous qu'avec moins de contrainte L'un et l'autre une fois nous nous parlions sans feinte?

BURRHUS

Burrhus pourle mensonge eut toujours trop d'horreur. . ,

Agrippine.

Pretendez-vous long-temps me cacher l'empereur? Ne le verray-je plus qu'à titre d'importune? Ay-je donc élevé si haut vostre fortune Pour mettre une barrière entre mon fils et moy ? Ne l'osez-vous laisser un moment sur sa foy? Entre Seneque et vous disputez-vous la gloire A qui m'etïacera plutôt de sa mémoire?

Vous l'ay-je confié pour en faire un ingrat, Pour estre sous son nom les maistres de l'Estat? Certes, plus je médite, et moins je me figure Que vous m'osiez conter pour vôtre créature, Vous dont j'ay pu laisser vieillir l'ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion, Et moy qui sur le trône ay suivi mes ancêtres, Moy fille, femme, sœur et mère de vos maîtres. Que pretendez-vous donc? Pensez-vous que ma voix Ait fait un empereur pour m'en imposer trois? Néron n'est plus enfant. N'est-il pas tems qu'il règne? Jusqu'à quand voulez-vous que l'empereur vous craigne? Ne sçauroit-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux Pour se conduire enfin n'a-t-il pas ses ayeux? Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère; Qu'il imite, s'il peut, Germanicus mon père. Parmi tant de héros je n'ose me placer. Mais il est des vertus que je luy puis tracer. Je puis l'instruire, au moins, combien sa confidence Entre un sujet et luy doit laisser de distance.

BURRHUS

Je ne m'étois chargé, dans cette occasion, Que d'excuser César d'une seule action; Mais, puisque, sans vouloir que je le justifie, Vous me rendez garant du reste de sa vie, Je répondrai, Madame, avec la liberté D'un soldat qui sçait mal farder la vérité.

Vous m'avez de César confié la jeunesse. Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avois-je fait serment de le trahir? D'en faire un empereur qui ne sçût qu'obeïr? Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde. Ce n'est plus vostre fils : c'est le maistre du monde. J'en dov compte. Madame, à l'empire romain, Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main. Ah! si dans l'ignorance il le falloit instruire, N'avoit-on que Seneque et mov pour le séduire? Pourquoy de sa conduite éloigner les flateurs? Falloit-il dans l'exil chercher des corrupteurs? La cour de Claudius, en esclaves fertile, Pour deux que l'on cherchoit en eût présenté mille. Qui tous auroient brigué l'honneur de l'avilir. Dans une longue enfance ils l'auroient fait vieillir. De quoj vous plaignez-vous. Madame ? On vous révère; Ainsi que par César, on jure par sa mère. L'empereur, il est vray, ne vient plus chaque jour Mettre à vos pieds l'empire et grossir vostre cour; Mais le doit-il. Madame? et sa reconnoissance Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance.'' Toujours humble, toujours le timide Néron N'ose-t-il estre Auguste et César que de nom ? Voub le diray-je enfin? Rome le justifie.

Rome, à trois affranchis si long-temps asservie, A peine respirant du joug qu'elle a porté, Du règne de Néron compte sa liberté.

Que dis-je? la vertu semble même renaistre. Tout l'empire n'est plus la dépouille d'un maistre. Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats ; César nomme les chefs sur la foy des soldats. Thraseas au sénat, Corbulon dans l'armée. Sont encore innocens, malgré leur renommée. Les déserts, autrefois peuplez de sénateurs, Ne sont plus habitez que par leurs délateurs. Qu'importe que César continué à nous croire. Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire, Pourvu que, dans le cours d'un règne florissant, Rome soit toujours libre et César tout-puissant?

Mais, Madame, Néron suffit pour se conduire. J'obeïs, sans prétendre à l'honneur de l'instruire. Sur ses ayeux sans doute il n'a qu'à se régler; Pour bien faire, Néron n'a qu'à se ressembler : Heureux si ses vertus, l'une à l'autre enchaînées, Rameinent tous les ans ses premières années!

Agrippine.

Ainsi, sur l'avenir n'osant vous assurer, Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer. Mais vous qui, jusqu'icy content de vostre ouvrage. Venez de ses vertus nous rendre témoignage. Expliquez-nous pourquoy, devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la sœur.

Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie Le sang de mes ayeux, qui brille dans Junie? De quov l'accuse-t-il, et par quel attentat Devient-elle en un jour criminelle d'Estat,

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Elle qui, sans orgueil jusqu'alors élevée, N'auroit point vu Néron s'il ne l'eust enlevée, Et qui même auroit mis au rang de ses bienfaits L'heureuse liberté de ne le voir jamais?

BURRHUS

Je sçay que d'aucun crime elle n'est soupçonnée. Mais jusqu'icy César ne l'a point condamnée, Madame ; aucun objet ne blesse icv ses jeux. Elle est dans un palais tout plein de ses aveux. Vous sçavez que les droits qu'elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle ; Que le sang de César ne se doit allier Qu'à ceux à qui César le veut bien confier; Et vous-même avoùrez qu'il ne seroit pas juste Qu'on disposait sans luy de la nièce d'Auguste.

Agripplne.

Je vous entens. Néron m'apprend par vostre voix Qu'en vain Britannicus s'assure sur mon choix. En vain, pour détourner ses yeux de sa misère, J'ay flaté son amour d'un hvmen qu'il espère: A ma confusion, Néron veut faire voir Qu'Agrippine promet par delà son pouvoir. Rome de ma faveur est trop préoccupée; Il veut par cet affront qu'elle soit détrompée. Et que tout l'univers apprenne avec terreur A ne confondre plus mon fils et l'empereur. Il le peut. Toutefois j'ose encore luy dire Qu'il doit avant ce coup affermir son empire, Et qu'en me réduisant à la nécessité D'éprouver contre luy ma foible autorité. Il expose la sienne, et que dans la balance Mon nom peut-estre aura plus de poids qu'il ne pense.

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