ACTE H, SCENE III
Feut sans honte assembler vos ayeux et les siens; Vous pouvez, sans rougir, consentir à sa flàme.
JUNIE
Et quel est donc, Seigneur, cet époux?
Mov, Madame.
JUNIE
Vous !
Néron.
Je vous nommerois, Madame, un autre nom,
Si j'en sçavois quelque autre au dessus de Néron.
Ouy , pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire,
J'ay parcouru des yeux la cour, Rome et l'empire.
Plus j'ay cherché, Madame, et plus je cherche encor
En quelles mains je dois confier ce trésor,
Plus je voy que César, digne seul de vous plaire,
En doit estre luy seul l'heureux dépositaire,
Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains
A qui Rome a commis l'empire des humains.
Vous même consultez vos premières années.
Claudius à son fils les avoit destinées ;
Mais c'estoit en un temps où de l'empire entier
Il croyoit quelque jour le nommer l'héritier.
Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire.
C'est à vous de passer du costé de l'empire.
En vain de ce présent ils m'auroient honoré
Si vostre cœur devoit en estre seoaré,
Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes, Si, tandis que je donne aux veilles, aux allarmes, Des jours toujours à plaindre, et toujours enviez, Je ne vais quelquefois respirer à vos piez.
Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage: Rome, aussi bien que moy, vous donne son suffrage, Répudie Octavie, et me fait dénouer Un hymen que le Ciel ne veut point avouer. Songez-v donc, Madame, et pesez en vous même Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime. Digne de vos beaux yeux trop long-temps captivez. Digne de l'univers, à qui vous vous devez.
JUNIE
Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
Je me voy, dans le cours d'une même journée.
Comme une criminelle amenée en ces lieux.
Et, lors qu'avec frayeur je parois à vos yeux.
Que sur mon innocence à peine je me fie.
Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie.
J'ose dire pourtant que je n'ay mérité
Ny cet excez d'honneur ny cette indignité.
Et pouvez-vous. Seigneur, souhaitter qu'une fille
Qui vit presqu'en naissant éteindre sa famille.
Qui, dans l'obscurité nourrissant sa douleur.
S'est fait une vertu conforme à son malheui.
Passe subitement de cette nuit profonde
Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde.
Dont je n'ay pu de loin soutenir la clarté, ^
Et dont une autre enfin rempHt la majesté?
Néron.
Je vous ay déjà dit que je la répudie. Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie. N'accusez point icy mon choix d'aveuglement : Je vous répons de vous, consentez seulement. Du sang dont vous sortez rappeliez la mémoire, El ne préférez point à la solide gloire
ACTt 11, SCENE m -2 55
Des honneurs dont César prétend vous revesiir La gloire d'un refus sujet au repentir.
JUNIE
Le Ciel connoît, Seigneur, le fond de ma pensée. Je ne me fiate point d'une gloire insensée. Je sçay de vos presens mesurer la grandeur; Mais plus ce rang sur moy répandroit de splendeur. Plus il me feroit honte et mettroit en lumière Le crime d'en avoir dépouillé l'heritiere.
Néron.
C'est de ses interests prendre beaucoup de soin. Madame, et l'amitié ne peut aller plus loin. Mais ne nous flatons point, et laissons le mystère. La sœur vous touche icy beaucoup moins que le irere. Et pour Britannicus...
JUNIE
Il a sçù me toucher.
Seigneur, et je n'ay point prétendu m'en cacher. Cette sincérité sans doute est peu discrète ; Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète. Absente de la cour, je n'ay pas dû penser, Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer. J'aime Britannicus. Je luy fus destinée Quand ''empire devoit suivre son hymenée. Mais ces*mèmes malheurs qui l'en ont écarté, Ses honneurs abolis, son palais déserté, La fuite d'une cour que sa chute a banie. Sont autant de liens qui retiennent Junie. Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ; Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs ; L'emDire en est pour vous l'inépuisable source; Ou, si quelque chagrin en interrompt la course.
Tout l'univeis, soigneux de les entretenir, S'empresse à l'effacer de vostre souvenir. Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse, Il ne voit dans son sort que moy qui s'intéresse, Et n'a pour tous plaisirs, Seigneur, que quelques pleurs Qui luy font quelquefois oublier ses malheurs.
Néron.
Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie, Que tout autre que luy me payroit de sa vie. Mais je garde à ce prince un traitement plus doux : Madame, il va bien-tôt paroître devant vous.
JUNIE
Ah! Seigneur, vos vertus m'ont toujours rassurée.
Néron.
Je pouvois de ces lieux luy défendre l'entrée; Mais, Madame, je veux prévenir le danger Où son ressentiment le pourroit engager. Je ne veux point le perdre. Il vaut mieux que luy-mème Entende son arrest de la bouche qu'il aime. Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux. De son banissement prenez sur vous l'offence, Et, soit par vos discours, soit par vôtre silence, Du moins par vos froideurs, faites-Iuy concevoir Qu'il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.
JUNIE
Moy! que je luy prononce un arrest si severe ! Ma bouche mille fois luy jura le contraire. Quand même jusques là je pourrois me trahir. Mes yeux lui défendront. Seigneur, de m'obeïr.
Néron.
Caché prés de ces lieux, je vous verrai, Madame.