‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 41 sur 225 · ACTE ill, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE ill, SCENE III

De l'amour du païs montrant son ame atteinte, Au milieu des deux camps s'est avancé sans crainte, Et, se faisant ouïr des Grecs et des Thebains ; « Arrestez, a-t-il dit, arrestez, inhumains! » Ces mots impérieux n'ont point trouvé d'obstacle. Les soldats, estonnez de ce nouveau spectacle, De leur noire fureur ont suspendu le cours, Et ce prince aussi-tost, poursuivant son discours: « Apprenez, a-t-il dit, l'arrest des destinées Par qui vous allez voir vos misères bornées. Je suis le dernier sang de vos rois descendu Qui par l'ordre des dieux doit estre répandu. Recevez donc ce sang que ma main va répandre, Et recevez la paix oia vous n'osiez prétendre. » Il se tait, il se frappe en achevant ces mots. Et les Thebains, voyant expirer ce héros, Comme si leur salut devenoit leur supplice, Re2;ardent en tremblant ce noble sacrifice. J'ay VLi le triste Hémon abandonner son rang Pour venir embrasser ce frère tout en sang. Créon, à son exemple, a jette bas les armes, Et vers ce fils mourant est venu tout en larmes, Et l'un et l'autre camp, les voyant retirez. Ont quitté le combat et se sont séparez; Et moy, le cœur tremblant et l'ame toute émue. D'un si funeste objet j'ay destourné la veiie. De ce prince admirant l'héroïque fureur.

Comme vous je l'admire, et j'en frémis d'horreur. Est-il possible, ô dieux! qu'après ce grand miracle. Le repos des Thebains trouve encor quelque obstacle Cet illustre trépas ne peut-il vous calmer,

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34 LA THEBAIDE

Puisque même mes fils s'en laissent desarmer? La refuserez-vous, cette noble victime ? Si la vertu vous touche autant que fait le crime, Si vous donnez les prix comme vous punissez, Quels crimes par ce sang ne seront effacez?

Antigone.

Ouy, ouy, cette vertu sera recompensée; Les dieux sont trop payez du sang de Menecée, Et le sang d'un héros, auprès des immortels. Vaut seul plus que celuy de mille criminels.

JOCASTE

Connoissez mieux du Ciel la vengeance fatale.

Toujours à ma douleur il met quelque intervalle,

Mais, helas ! quand sa main semble me secourir.

C'est alors qu'il s'appreste à me faire périr.

Il a mis cette nuit quelque fin à mes larmes,

Afin qu'à mon réveil je visse tout en armes.

S'il me flatte aussi-tost de quelque espoir de paix,

Un oracle cruel me l'ôte pour jamais.

Il m'amène mon fils, il veut que je le voye ;

Mais, helas! combien cher me vend-il cette joye !

Ce fils est insensible et ne m'écoute pas.

Et soudain il me l'ôte et l'engage aux combats.

Ainsi, toujours cruel et toujours en colère.

Il feint de s'appaiser et devient plus severe;

Il n'interrompt ses coups que pour les redoubler,.

Et retire son bras pour me mieux accabler.

Antigone.

Madame, espérons tout de ce dernier miracle.

Jocaste.

La haine de mes fils est un trop grand obstacle, Polinice endurci n'écoute que ses droits;

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