‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 43 sur 225 · JOCASTE, ETEOCLE, ANTIGONE, CREON · texte numérisé non relu

JOCASTE, ETEOCLE, ANTIGONE, CREON

JOCASTE

Mon fils, c'est donc ainsi que l'on garde sa foy?

Eteocle.

Madame, ce combat n'est point venu de moy, Mais de quelques soldats, tant d'Argos que des nôtres. Qui, s'étant querellez les uns avec les autres, Ont insensiblement tout le corps ébranlé. Et fait un grand combat d'un simple démeslé. La bataille sans doute alloit estre cruelle, Et son événement vuidoit nostre querelle, Quand du fils de Créon l'héroïque trépas De tous les combattans a retenu le bras. Ce prince, le dernier de la race royale, S'est appliqué des dieux la réponse fatale, Et luy-même à la mort il s'est précipité, De l'amour du pais noblement transporté.

JoCASTE.

Ah! si le seul amour qu'il eut pour sa patrie

35 LA THEBAIDE

Le rendit insensible aux douceurs de la vie, Mon fils, ce même amour ne peut-il seulement De vostre ambition vaincre l'emportement? Un exemple si beau vous invite à le suivre; Il ne faudra cesser de régner ni de vivre. Vous pouvez, en cédant un peu de vostre rang. Faire plus qu'il n'a fait en versant tout son sang. Il ne faut que cesser de haïr vostre frère, Vous ferez beaucoup plus que sa mort n'a sceu faire. O dieux! aimer un frère, est-ce un plus grand effort Que de haïr la vie et courir à la mort? Et doit-il estre enfin plus facile en un autre De répandre son sang qu'en vous d'aimer le vôtre?

Eteocle.

Son illustre vertu me charme comme vous,

Et d'un si beau trépas je suis même jaloux.

Et toutefois. Madame, il faut que je vous die

Qu'un trône est plus pénible à quitter que la vie;

La gloire bien souvent nous porte à la haïr.

Mais peu de souverains font gloire d'obeïr.

Les dieux vouloient son sang, et ce prince sans crime

Ne pouvoit à l'Estat refuser sa victime;

Mais ce même pais qui demandoit son sang

Demande que je règne et m'attache à mon rang.

Jusqu'à ce qu'il m'en ôte il faut que j'y demeure.

Il n'a qu'à prononcer, j'obeïrai sur l'heure.

Et Thebes me verra, pour appaiser son sort,

Et descendre du trône et courir à la mort.

Creon.

Ah ! Menecée est mort! le Ciel n'en veut point d'autre. Laissez couier son sang sans y mesler le vôtre.

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