‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 74 sur 225 · ACTE 1 , SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE 1 , SCENE I

PORUS

Qui ne nous coûtent rien, Seigneur? L'osez-vous croire?

Conteray-je pour rien la perte de ma gloire?

Vostre empire et le mien seroient trop achetez

S'ils coûtoient à Porus les moindres làchetez.

Mais croyez-vous qu'un prince enflé de tant d'audace

De son passage icy ne laissât point de trace?

Combien de rois, brisez à ce funeste écueil.

Ne régnent plus qu'autant qu'il plaît à son orgueil?

Nos couronnes d'abord, devenant ses conquestes,

Tant que nous régnerions, flotteroient sur nos testes,

Et nos sceptres, en proye à ses m.oindres dédains,

Dés qu'il auroit parlé, tomberoient de nos mains.

Ne dites point qu'il court de province en province,

Jamais de ses liens il ne dégage un prince;

Et, pour mieux asservir les peuples sous ses lois.

Souvent dans la poussière il leur cherche des rois.

Mais ces indignes soins touchent peu mon courage;

Vostre seul interest m'inspire ce langage.

Porus n'a point de part dans tout cet entretien.

Et, quand la gloire parle, il n'écoute plus rien.

Taxile.

J'écoute comme vous ce que l'honneur m'inspire. Seigneur; mais il m'engage à sauver mon empire.

Porus.

Si vous voulez sauver l'un et l'autre aujourd'huv. Prévenons Alexandre, et marchons contre luy.

Taxile.

L'audace et le mépris sont d'infidèles guides.

Porus.

La honte suit de prés les courages timides.

Taxi LE.

Le peuple aime les rois qui sçavent l'épargner.

PORUS

Il estime encor plus ceux qui sçavent régner.

Taxi LE.

Ces conseils ne plairont qu'à des âmes hautaines.

PoRus.

Ils plairont à des rois, et peut-estre à des reines.

Taxi LE.

La reine, à vous oùir, n'a des yeux que pour vous.

PORUS

Un esclave est pour elle un objet de couroux.

Taxi LE.

Mais croyez-vous, Seigneur, que l'amour vous ordonne D'exposer avec vous son peuple et sa personne? Non, non, sans vous flatter, avouez qu'en ce jour Vous suivez vostre haine, et non pas vostre amour.

PoRUS.

Hé bien, je l'avoûray, que ma juste colère Aime la guerre autant que la paix vous est chère; J'avoùrai que, brûlant d'une noble chaleur, Je vais contre Alexandre éprouver ma valeur. Du bruit de ses exploits mon ame importunée Attend depuis long-temps cette heureuse journée. Avant qu'il me cherchât, un orgueil inquiet M'avoit déjà rendu son ennemi secret.

Dans le noble transport de cette jalousie, Je le trouvois trop lent à traverser l'Asie. Je l'attuois icy p^ir des vœux si puissans Que je portois envie au bon-heur des Persans; Et maintenant encor, s'il trompoit mon courage, Pour sortir de ces lieux s'il cherchoit un passage,

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