ACTE II, SCENE I
Doutent toujours du bien qu'ils souhaitent le plus. Ouy, puis que ce héros veut que j'ouvre mon ame. J'écoute avec plaisir le récit de sa flâme. Je craignois que le temps n'en eût borné le cours; Je souhaite qu'il m'aime, et qu'il m'aime toujours. Je dis plus : quand son bras força nôtre frontière Et dans les murs d'Omphis m'arresta prisonnière, Mon cœur, qui le voyoit maître de l'univers, Se consoloit déjà de languir dans ses fers; Et, loin de murmurer contre un destin si rude. Il s'en fit, je l'avoue, une douce habitude, Et, de sa liberté perdant le souvenir, Même en la demandant, craignoit de l'obtenir. Jugez si son retour me doit combler de joye! Mais tout couvert de sang veut-il que je le voye? Est-ce comme ennemy qu'il se vient présenter, Et ne me cherche-t-il que pour me tourmenter?
Ephestion.
Non, Madame. Vaincu du pouvoir de vos charmes. Il suspend aujourd'huy la terreur de ses armes; Il présente la paix à des rois aveuglez Et retire la main qui les eût accablez. Il craint que la victoire, à ses vœux trop facile. Ne conduise ses coups dans le sein de Taxile. Son courage, sensible à vos justes douleurs. Ne veut point de lauriers arrosez de vos pleurs. Favorisez les soins où son amour l'engage, Exemptez sa valeur d'un si triste avantage. Et disposez des rois qu'épargne son couroux A recevoir un bien qu'ils ne doivent qu'à vous.
Cleofile.
N'en doutez point. Seigneur, mon ame, inquiétée,
D'une crainte si juste est sans cesse agitée;
Je tremble pour mon frère, et crains que son trépas.
D'un ennemy si cher n'ensanglante le bras.
Mais en vain je m'oppose à l'ardeur qui l'enflame,
Axiane et Porus tyrannisent son ame.
Les charmes d'une reine et l'exemple d'un roy,
Dés que je veux parler, s'élèvent con'.e moy.
Que n'ay-je point à craindre en ce desordre extrême [
Je crains pour luy, je crains pour Alexandre même.
Je sçay qu'en l'attaquant cent rois se sont perdus;
Je sçay tous ses exploits; mais je connois Porus.
Nos peuples, qu'on a vu, triomphans à sa suite.
Repousser les efforts du Persan et du Scythe,
Et tout fiers des lauriers dont il les a chargez.
Vaincront à son exemple, ou périront vangez.
Et je crains...
Ephestion.
Ah! quittez une crainte si vaine; Laissez courir Porus oi^i son mal-heur l'entraine; Que l'Inde en sa faveur arme tous ses Etats, Et que le seul Taxile en détourne ses pas. Mais les voicy.
Cleofile.
Seigneur, achevez vôtre ouvrage Par vos sages conseils dissipez cet orage, Ou, s'il faut qu'il éclate, au moins souvenez-vous. De le faire tomber sur d'autres que sur nous.