‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 98 sur 225 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

AXIANE, seule.

N'entendrons-nous jamais que des cris de victoire Qui de mes ennemis me reprochent la gloire, Et ne pourray-je au moins, en de si grands mal-heurs, M'entretenir moy seule avecque mes douleurs? D'un odieux amant sans cesse poursuivie. On prétend malgré moy m'attacher à la vie. On m'observe, on me suit. Mais, Porus, ne croy pas Qu'on me puisse empêcher de courir sur tes pas. Sans doute à nos malheurs ton cœur n'a pu survivre; En vain tant de Soldats s'arment pour ve poursuivre, On te découvriroit au bruit de tes efforts, Et, s'il te faut chercher, ce n'est qu'entre les morts. Helas! en me quittant, ton ardeur redoublée Sembloit prévoir les maux dont je suis accablée, Lors que tes yeux, aux miens découvrant ta langueur. Me demandoient quel rang tu tenois dans mon cœur;

Que, sans t'inquietter du succez de tes armes, Le soin de ton amour te causoit tant d'allarmes Et pourquoy te cachois-je avec tant de détours Un secret si fatal au repos de tes jours? Combien de fois, tes yeux forçant ma résistance, Mon cœur s'est-il vu prêt de rompre le silence! Combien de fois, sensible à tes ardens désirs, M'est-il en ta présence échapé des soupirs! Mais je voulois encor douter de ta victoire; J'expliquois mes soupirs en faveur de la gloire : Je croyois n'aimer qu'elle. Ah! pardonne, grand roy, Je sens bien aujourd'huy que je n'aimois que toy. J'avoûray que la gloire eut sur moy quelque empire. Je te l'ay dit cent fois ; mais je devois te dire Que toy seul en effet m'engageas sous ses loix. J'appris à la connoistre en voyant tes exploits. Et, de quelque beau feu qu'elle m'eût enflammée, En un autre que toy je l'aurois moins aimée. Mais que sert de pousser des soupirs superflus. Qui se perdent en l'air et que tu n'entens plus? Il est temps que mon ame, au tombeau descendue. Te jure une amitié si long-temps attendue; Il est temps que mon cœur, pour gage de sa foy. Montre qu'il n'a pu vivre un moment après toy Aussi-bien penses-tu que je voulusse vivre Sous les loix d'un vainqueur à qui ta mort nous livre ^ Je sçay qu'il se dispose à me venir parler. Qu'en me rendant mon sceptre il veut me consoler. Il croit peut-estre, il croit que ma haine étouffée A sa fausse douceur servira de trophée. Qu'il vienne! Il me verra, toujours digne de toy, Mourir en reine ainsi que tu mourus en roy.

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