ACTE DEUXIÈME
Mais j'étais comme un étranger dans ma maison. Je n'avais même pas le droit de m'occuper des enfants. J'aurais voulu, quelquefois, me promener avec toi toute seule : mais il était là, toujours; et c'était toujours lui qui te donnait le bras. Et moi, je suivais, pileux, les mains ballantes, — sauf quand je portais ton clîàle ou ton manteau, ce qui me faisait tout de même plaisir.
JE.\N .NE, souriant à demi.
Pauvre Pierre!
MVUTIGNV.
Tu me plains; mais, en me plaignant, tu ne peux pas t'empéchcr de sourire. Tu as raison : j'étais un peu ridicule... C'est cette maudite timidité! Il y a toujours eu, pour moi, comme un abîme infranchissable entre sentir ou penser— et agir, traduire en actes mes sentiments. C'est comme si tout témoin me faisait peur. On est liien mallieureux d'être comme ça.:. Chez ton oncle, au contraire, l'action suit la pensée avec une raideur et une ponctualité militaires... Je sulnssais l'ascendant de son énergie : c'était fatal. Je m'effaçais devant lui; j'avais l'air de reconnaître le premier que je n'existais presque pas, que j'étais un être négligeable. Alors toi, naturellement, tu me prenais au mot, sans y songer et tout en m'aimant bien... Mais, en somme, c'était ma faute.
JEANNE
Non, Pierre, ce n'était pas ta faute tant que cela. Je vois bien que c'était un peu la mienne. Je t'aimais bien, comme tu dis, mais je ne te connaissais pas, et voilà que je commence seulement à te connaître. Il est vrai que tu ne t'es jamais montré ainsi : ' .dis c'était à moi de te découvrir... Je te considérais, sans doute, comme un homme très bon et comme un grand savant, mais aussi, — tu me pardonnes? — comme une espèce de
grand enfant presque incapable de se diriger et de vouloir, et guère mieux armé que moi-même. J'aui-ais dû essayer au moins de te voir avec mes yeux, non avec ceux de mon parrain... C'est peut-être moi, Pierre,, qui suis le plus responsable de notre erreur commune.
Non, ccst moi. J'aurais dû, non seulement garder chez moi ma place et mon rôle naturel, mais te croire capable de m'y aider. Tandis que j'étais pour toi comme un grand enfant, tu étais pour moi comme une petite lille, charmante et bonne, mais aussi passive que moi. J'aurais dû deviner en toi la fine raison et la volonté sérieuse que je commence seulement à y apercevoir. Car voilà que nous faisons, l'un chez l'autre, des découvertes. Il en fallait faire plus tôt. C'est moi qui n'ai pas su.
JEANNE
Non, Pierre; c'est moi qui ai été égoïste et sotte. Il m'était doux, le plus souvent, d'être gâtée par mon oncle. Cela m'engourdissait; je ne démêlais pas que le plaisir d'être adorée me coûtait la joie meilleure de vivre de ma vie propre, d'être vraiment femme, vraiment mère, et que, ayant accepté de n'avoir guère d'autre vie ni d'autres obligations que celles d'une poupée gentiment inutile, je t'autorisais par là à ne n'aimer aussi que comme une poupée.
MARTI GN y.
Et maintenant?
JEANNE
Maintenant je vois clair; et c'est pourquoi, mon ami, bien que tout mon cœur saigne encore, je fais le grand effort de te pardonner.
Oui, Jeanne, maintenant nous nous connaissons mieux, et nous sommes tout près de mieux valoir...