‹ Théâtre de Jules Lemaître. - (volume 2)Chapitre 3 sur 228 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

gênant. Pourquoi ne l'avoir pas gardé? Il n'avait plus que quelques années à vivre : ne pouviez-vous le laisser mourir en paix? C'est conscience de changer si brus- (juement les habitudes d'un vieillard.

Oui, c'est vrai, il n'était pas méchant, et même nous l'aimions bien. Mais que voulez-vous? il n'était jamais là; toujours en voyage, à faire des lectures dans toutes les académies. On eût dit qu'il s'appliquait à nous démontrer que nous pouvions nous passer de lui. Et puis cela nous ennuyait, d'être le seul État américain (jui eût conservé la monarchie, chose de la vieille Europe. On a son amour-propre, n'est-ce pas? Au reste, si jamais révolution a été pacilique et même cordiale, c'est bien la nôtre. Nous avons tenu à laisser à l'cmporeur sa liste civile. Nous l'avons embarqué avec beaucoup de politesse, sur un navire très confortable. Nous avions tous les larmes aux yeux en nous séparant.

MAUl'.ERT.

Bref, vous avez imaginé une nouvelle espèce de révolution : celle oîi les peuples seront polis et les monarques résignés. Une révolution ne sera plus qu'une lutte de courtoisie entre les vainqueurs et le vaincu. Les coups de chapeau y remplaceront les coups de fusil. Malheureusement je crains qu'ici ce ne soit un peu plus dur.

ALVAREZ

Est-ce qu'on s'attend à quelque chose?

MAUBERT

Le cas de l'Alfanie est très particulier. Grâce à la situation géographique du royaume, l'institution de la monarchie absolue s'y est conservée intacte. Mais, d'autre part, l'industrie s'y est développée, depuis

C LES UOIS.

vingt ans, avec une rapidité extraordinaire, en sorte que la question sociale s'est posée avant la question politique. Il s'ensuit que la révolution inévitable pourrait bien être, dans ce pays, plus soudaine et plus radicale que partout ailleurs. Nous avons eu dernièrement des gi'èves terribles.

ALVAREZ

Mais le prince Hermann est très populaire?

MAI liERT.

Oui, et le parti avancé compte sur lui. Mais le prince ne pourra toujours pas aller aussi loin qu'eux : même, il sera obligé de se retourner contre eux, à un moment donné. Et alors, qu"arrivera-t-il? Le prince Hermann est bon, intelligent, libéral, mais très troublé, très indécis. Tôt ou tard, il se trouvera pris entre ses aspirations humanitaires et son devoir de roi.

Et sa femme, la princesse Wilhelmine?

MAUI5ERT.

Celle-là est très vieux régime, très pénétrée de son droit, très archiduchesse. D'ailleurs, le caractère le ])lus noble, n'ayant gardé que le plus pur et le meilleur d'un très vieux sang. Vous savez ce qu'on appelle la race? Je vous assure que ce n'est pas un vain mot. 11 saute aux yeux que la princesse Wilhelmine porte dans son corps élégant l'âme de plusieurs races royales... Charmante, oui, et pas bien heureuse, je crois, car elle n'est guère comprise de son mari et ne le comprend guère; et pourtant elle l'aime, et surtout elle la aimé. Mais un monde d'idées les sépare. Cependant, comme elle est très énergique, elle eût sans doute pu exercer quelque inlluence sur le prince, s'il n'y avait entre eux...

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