‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 169 sur 225 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

injures. Je lui ai dit seulement : « Va-t"en! » Elle s'en est allée, et je ne me suis pas retourné pour la regarder sortir. Je ne puis même pas dire que je souffrais. C'est singulier.

THÉRÈSE

Et depuis?

GEORGES

Ah! depuis!... L'idée est là, toujours là... vivante, oui, vivante, comme une béte qui me rongerait... C'est à devenir fou... Quelquefois, pourtant, je suis sur le point de m'apaiser. Je me souviens du temps de nos fiançailles; je la revois... si douce, si frêle, si innocente... Puis je me rappelle de gentils détails de notre vie à deux, des gestes qu'elle avait, une phrase qu'elle disait d'une certaine façon... Et je m'attendris, et je lui trouve même des excuses : son inexpérience, sa jeunesse, son isolement pendant mes absences... Mais tout à coup l'image de ce qu'elle a fait surgit et revit dans ma pensée, nette, précise, concrète... Dans ma pensée?... non, dans ma chair. C'est comme une morsure, une brûlure subite. Et alors je voudrais la tenir... pour l'envelopper de baisers, de baisers qui la marqueraient, qui effaceraient les autres, qui la referaient mienne... — ou peut-être pour l'étrangler.

THÉRÈSE

Autrement dit, vous l'aimez encore. Et c'est mon second point.

GEORGES, suivant sa pensée.

Mais pourquoi, mon Dieu ! pourquoi a-t-elle fait cela?

THÉRÈSE

Ça, mon ami, nous ne le saurons jamais exactement, — ni elle non plus, du reste. Il est donc bien inutile de se le demander. Mais puisque vous vous aimez toujours, i)uisque vous ne pouvez décidément

vivre sans elle, nielle sans vous... c'est bien simple : il faut lui pardonner et la reprendre, et tout de suite.

GEORGES

La reprendre? mais, Thérèse, je serais un lâche.

Un lâche parce que vous seriez bon? Un lâche parce que vous seriez juste? Oui, juste. Suzanne a expié; elle est prête à expier encore. Vous en avez pour preuve les lettres que j'ai reçues d'elles et que je vous ai montrées, et celles qu'elle vous a écrites à vous, ces lettres si humbles, si touchantes, si sincères...

GEORGES

Sincères?

THÉRÈSE

Oui, sincères. Elle saute aux yeux, cette sincérité, et, au fond, vous y croyez aussi bien que moi. Alors, pourquoi faites-vous semblant de douter?

GEORGES

Laissons cela. Thérèse. J'ai déjà été assez ridicule...

THÉRÈSE

Voilà donc encore une fois le grand mot lâché! Ce mot-là signifie, mon ami, que vous attachez moins d'importance à ce que vous sentez, vous, et à ce que vous croyez, qu'aux interprétations où pourraient se complaire les sots et les méchants — si votre aventure était publique. Or, elle ne l'est pas. C'est donc l'idée seule d'un ridicule, auquel en réalité vous avez échappé, qui vous fait peur et qui vous affole. Eh bien, cela est misérable, cela est bêle, si vous voulez toute ma pensée, et cela est indigne devons.

GEORGES

Vous minjurit'z par charité, ma bonne Thérèse.

THÉRÈSE

Vous vous trompez, mon ami; je vous injurie de

très bonne foi. — Quand tout le monde saurait ici votre histoire, je vous dirais encore : « Reprenez votre femme qui se repent et qui vous aime ». Mais tout le monde ignore ce qui s'est passé : tout le monde, même mon mari, même la mère de Suzanne. Il n'y a que vous et moi, — vous et moi, entendez-vous? — qui le sachions.

GEORGES

Vous êtes sûre de ce que vous me dites là?

THÉRÈSE

Oui, sûre.

GEORGES

Vous croyez que là-bas?...

THÉRÈSE

On a pu causer, faire des suppositions... mais, soyez tranquille, il y a longtemps qu'on n'en parle plus... Et puis, qu'est-ce que ça vous fait ce qu'on raconte à deux cents lieues d'ici?

GEORGES

Mais, ma chère amie, comprenez donc que ce rapprochement serait une chose infiniment sérieuse... qui ne pourrait se faire qu'à certaines conditions... 11 faudrait, maintenant, que je pusse compter absolument sur elle. Il faudrait... Non, allez, cela est impossible. J'admets son repentir, j'admets ses bonnes résolutions : mais vous savez ce qu'on dit?...

THÉRÈSE

Quoi?

GEORGES

Qu'il est plus difficile à une femme de... enfin de s'en tenir à un premier amant que de n'en pas avoir du tout.

THÉRÈSE

Quel est le grand moraliste qui a dit ça? Eh! qu'en

savait-il? En voilà encore un qui a perdu une belle occasion de se taire! On dirait que, pour ces gens-là, le cœur des hommes et des femmes est réglé comme un papier à musique!... Je vous réponds, moi, de Suzanne : elle connaît son devoir, elle l'accepte dans toute son étendue; elle sait qu'il ne suffira pas qu'elle soit désormais irréprochable, mais qu'il faudra qu'«'lle vous en communique à chaque instant la certitude... C'est de vous que je voudrais pouvoir répondre. Car, ne vous y trompez pas, c'est vous qui aurez les plus grands devoirs et les plus difficiles. 11 est plus aisé d«* se repentir que de pardonner. Sentez-vous bien ce que cela veut dire : pardonner, remettre la faute?... Il faudra, mon ami, vraiment oublier, ou ne se souvenir que pour plaindre, et encore sans le dire, sans en ouvrir jamais la bouche. Serez-vous capable de cela?

GEORGES

Eh! oui, si j'étais sûr...

THÉRÈSE, souriant.

Mais, je suis sûre, moi, qui suis une personne 1res raisonnable. Allons, mon ami, ayez le courage de consentir tout de suite à ce que vous auriez fait tôt ou tard. (Mouvement de Georges). Mais oui ! Car enfin, pourquoi, malgré vos déclarations du premier moment, n'avez-vous pas demandé le divorce? Pourquoi, arrivé ici, avoz-vous imaginé, de vous-même, celle histoire de la maladie et de la villégiature de Suzanne, si ce n'est parce que, dans le secret de votre pensée, vous admettiez la possibilité de la réunion et du pardon? Et comme vous avez bien fait! Non, non, tout n'est pas perdu. Rien n'est irréparable quand on a la bonno volonté et la simplicité du conir. Ne vous appliquez plus à vous torturer vous-même. N'y a-t-il pas de l'orgueil et... qui sait?... quelque cabotinage intime dans cette complaisance à considérer, à couver, à entretenir

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