‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 18 sur 225 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

HERMANN, WILHELMINE, puis LE PETIT CHRISTIAN et SA GOUVERNANTE

HERMANN

Vous êtes bien sévère pour cette jeune fille.

WILHELMINE

Et vous bien indulgent.

HERMANN

Seriez vous jalouse ?

WILHELMINE

Ne vous moquez pas de moi, Hermann. Je sais bien qu'il suffit que Frida soit la petite-fille d'un révolution- "• 2

naire et la fille d'un fou pour trouver grâce à vos yeux. Et si ses incartades même d'enfant mal élevée vous amusent, je no m'en irrite pas, car je vous connais.

HERMANN

Oui, je ne suis pas assez prince, vous me l'avez dit souvent. Qu'est-ce que vous voulez? ce n'est pas ma faute.

WILHELMINE

Laissons donc cela. Si j'ai montré un peu de surprise et de chagrin, c'est que je pensais être la première à vous féliciter en particulier après la cérémonie, et que je ne m'attendais point à être devancée ici par la moins correcte de mes demoiselles d'honneur... Mais mon compliment n'en est pas moins sincère, mon cher Hermann. Que Dieu vous assiste, et qu'il vous montre votre devoir!

HERMANN

Ce qui veut dire, ma chère Wilhelmine, que, selon vous, je ne le vois pas où il est... Oui, je sais d'avance que vous n'approuvez pas mes projets et que vous êtes présentement partagée entre la joie de voir la toutepuissance dans mes mains et la terreur de ce que j'en vais faire. Je vous remercie toutefois de vos charitables paroles.

\\ I i.ii KLM im:.

Hélas! je n'ignore pas à quel point elles sont inutiles. Voilà des années que, vivant côte î'i côte, nous sommes plus séparés que s'il y avait entre nous des mers et de3 montagnes... Oh! la rupture n'a pas été publique. Je ne pourrais même pas dire quel jour elle s'est faite. Ç"a été moins une rupture qu'une sorte de déliement... Je vous sais gré, d'ailleurs, d'avoir sauvé les apparences. Le prince mon mari continue à se rendre officiellement et à jours fixes dans ma cbam-

bre... Mais, là même, je ne suis pour vous que la princesse royale; je ne suis pas votre femme.

HERMANN

C'est vous qui l'avez voulu... Rappelez-vous comment on nous a mariés. Vous aviez été élevée dans une petite cour surannée et pompeuse, comme une archiduchesse d'il y a deux cents ans. Moi, une fois affranchi de l'inhumaine discipline à laquelle mon père avait soumis ma première jeunesse, j'avais vécu, autant que cela m'était permis, en simple étudiant, puis en voyageur, et mon rêve était de continuer à vivre en simple particulier... Nous ne nous étions jamais vus. Cependant, j'avais bon espoir et bonne volonté. Je comptais trouver en vous une femme ; je me mis à vous aimer pour votre jeunesse, votre beauté, et pour la hauteur môme de votre ame. Mais vous étiez comme figée dans votre rôle; vous adoriez cette parade que je détestais, et, jusque dans notre intimité, vos sentiments et vos gestes gardaient un caractère officiel et royal.

WILHEI.MINE.

Oui, l'air des Altenbourg, comme vous disiez, cet air que vous retrouviez, au château de mon père, dans tous nos portraits de famille. Mais enfin, ce n'est pas un crime que de ressembler à ses aïeux?

IlERMANN.

Non, mais cet air signifiait que vous aviez de vousmême et de votre fonction, et de l'amour, et de la vie, et de toutes choses, une idée qui ne pourrait jamais être la mienne et que je vous étonnerais et vous scandaliserais toujours. Et ainsi, cet air a peu à peu découragé et glacé ma tendresse.

W1LF[ELMINE.

Oui, cela est possible... Je ne récrimine pas. Au reste, il n'est plus temps... Parce que je ne vous ai pas

aimé à la façon d'une bourgeoise, vous avez cru que je ne vous aimais pas. Et pourtant, j'en aurais long à dire là-dessus... C'est vrai, j'avais été singulièrement élevée, bien étroitement, si vous voulez. Certaines de vos façons et de vos pensées m'effaraient, ne me semblaient pas permises. Jaurais dû vous le dire, essayer de vous expliquer en quoi j'étais froissée : car, après tout, il n'y avait dans mes scrupules et ce que vous appeliez mes préjugés rien de vil; et ce qu'on m'avait appris, c'était peut-être l'orgueil, mais c'était aussi le sacrifice. Vous vous seriez peut-être intéressé à moi, si j'avais su parler. Mais j'étais trop jeune, trop inexpérimentée. Je ne disais rien, je me repliais. Je n'ai même pas su vous faire entendre le grand amour que j'avais pour vous... Vous vous êtes écarté de moi, croyant que je me retirais. J'ai paru me résigner; mais j'ai beaucoup souffert. Et, pour achever mon malheur, je croyais de ma dignité de cacher ma souffrance : encore une chose qu'on m'avait apprise... Peut-être que si

vous m'aviez vue pleurer... (Voyant qu'llermann no la regarde

pas.) Allons, ce qui est fait est fait, n'en parlons plus!... Je vous rends, d'ailleurs, cette justice, que notre malentendu est resté une affaire entre nous deux; que, si vous m'avez délaissée, c'est pour une idée, pour un rêve, et que cette place que j'ai perdue dans votre cœur, aucune autre femme du moins ne me l'a prise... Mais que vais-je vous dire là? Encore une fois, je ne suis venue que pour vous offrir l'hommage de la première de vos sujettes, do la plus dévouée, de la plus fidèle. J'ajoute seulement : prenez garde, roi, fils de roi, prenez garde à ce que vous allez faire. Et pour «pie vous vous souveniez mieux de mon avertissement, j'ai dit qu'on amène votre fils. (Elle va à la port« de gauche et Tait un signe. Le petit Christian entre avec sa gouvernante.)

N'enez, Christian. Embrassez votre père. Depuis tout à Iheurc, écoutez bien ceci, depuis tout à rhcurc, ce

n'est pas seulement votre grand-père, c'est votre père qui est le roi.

HERMANN

Ne lui parlez donc pas de ces choses-là. Que voulezvous qu'il y comprenne?

WILHELMINE

Mais si, je vous assure qu'il comprend déjà.

HERMANN

Alors, tant pis!

WILHELMINE

Ne faut-il pas qu'il sache de bonne heure qu'il aura plus de devoirs à remplir que les autres hommes?

HERMANN

Vous voyez bien que nous ne pourrons jamais nous entendre, (ii embrasse l'enfant.) Comme il est pâle! A-t-il bien dormi?

LA GOUVERNANTE

Oui, monseigneur.

HERMANN

A-t-il bien mangé?

LA GOUVERNANTE

Oui, monseigneur, et il a bien joué après son déjeuner.

HERMANN

Avec qui?

LA GOUVERNANTE

Mais... tout seul, monseigneur.

HERMANN

Il y a pourtant le petit garçon du grand veneur et celui du grand écuyer qui sont à peu près de son âge, et j'avais recommandé...

30 LE<i ROIS.

LA GOUVERNANTE

Oui, monseigneur, mais ces enfants prenaient avec Son Altesse de telles libertés...

HERMANN

Ils le battaient?

LA GOUVERNANTE

Oui, monseigneur.

HERMANN

Eh bien! il n'avait qu'à se défendre.

WILIIELMINE.

Oh! Hermann! Il se porte bien, sans doute. Mais il est si délicat !

HERMANN, à Icnûint.

Pauvre petit! Ce qu'il te faudrait, ce serait le grand air, la vi(; sim})le et naturelle, les batailles avec d'autres enfants, ef le moins d'égards i)ossible. Seulement, voilà, ou tes petits camarades te traitent déjà comme un petit roi, et cela est horrible; ou bien ils oublient de te respecter, et alors on les rappelle au sentiment de la hiérarchie... (Lui tatant les bras.) D'ailleurs, peut-être qu'on a raison, car tu n'es guère en étal de le défendre toi-même. Va donc, pauvre petit, va jouer tout seul

(L'enfant se met à pleurer.) Qu'est-CC qu'il a? Il a crU que je le grondais. Je suis Stupide (Lo prenant dans ses bras.l

Christian, mon chéri, qu'est-ce que tu as? Je suis ton petit papa qui t'aime bien... Veux-tu que je te donne un i)eau joujou? \'eux-tu que je le raconte une belle histoire?

L'cnfaot fait signe que non et, apaisé, jette ses bras au coo d'Kermann.

WILHELMINE

Puisque vous l'aimez. Herninnî» .wm^l..., ;, i,,, ,.t gardez-lui son héritage.

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