‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 195 sur 225 · SCÈNE V SUZANNE, GEORGES · texte numérisé non relu

SCÈNE V SUZANNE, GEORGES

GEORGES

A qui écris-tu?

SUZANNE, après un moment d'hésitation.

A toi. Tu peux lire.

GEORGES, après avoir lu.

Tu veux partir?

SUZANNE

Oui.

GEORGES

Tu es bien décidée?

SUZANNE

Dis tes raisons.

SUZANNE

A quoi bon? Qu'est-ce que cela changera aux choses?

GEORGES

Dis toujours.

SUZANNE

C'est bien simple. Je croyais en toi; je n'y crois plus. Tout me manque, et ma vie est finie. Je deviendrai ce que je pourrai ; mais chaque heure passée avec toi ne me serait plus désormais qu'une torture.

GEORGES

Oui... j'ai connu cela.

SUZANNE

Je ne puis exprimer ce que tu étais pour moi... Quand je suis revenue, je débordais de reconnaissance

et d'amour... et j'espérais; je te croyais si bon, et si grand! J'ai remis entre tes mains mon cœur renouvelé. Tu ne l'as pris que pour le briser. Et je me suis vue dédaignée et méconnue au moment même où je valais peut-être le mieux.

GEORGES

Oui... comme moi.

SUZANNE

Jai senti l'amertume d'être trahie par ce que j'aimais et estimais le plus au monde... Et c'était si imprévu, et cela m'a paru si abominable... Enfin, tu vois bien qu'il faut que je m'en aille.

GEORGES

Non. Ce que tu viens de dire, je l'ai souffert. Et pourtant j'ai eu pitié; j'ai essayé du moins de n'être pas implacable. Ici même, il y a deux mois, — je te vois encore, — tu t'approchais de moi, tremblante et suppliante; tu me disais : < Laisse-moi vivre à tes côtés, ne me regarde pas, mais supporte-moi. » Et je ne t'ai pas ropoussée, Suzanne...

SUZ.ANNE

Toi, tu pouvais... justement parce que m m iiais supérieur. Je devais tinspirer autant de compassion que de colère... Mais toi! me trahir, — et avec qui! — après m'avoir pardonnéo, c'était me trahir deux fois. Vous avez été plus méchants que moi, de toute l'admiration et de toute la reconnaissance que j'avais pour vous deux... Non, non, ce n'est pas la même chose... Je t'ai fait souffrir, mais toi, tu m'as broyée, et il me semble qu'il ne reste plus rien de moi après tout cela... J'ai la tête vide, et je ne sens plus mon cœur... Adieu, Georges.

GEORGES

Non, tu resteras... H faut que tu restes ; je le veux... Quoi que lu dises, le pardon l'est moins diflicile qu'il

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