‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 207 sur 225 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Il est joli, joli... joli comme une femme.

Mais, dis-moi, chère enfant, cela t'ennuierait-il

D'être pressée un jour d'un bras moins puéril,

Et de connaître enfin la vigoureuse étreinte

D'un homme, d'un soldat sans reproche et sans crainte,

D'un mâle à la voix grave, au torse musculeux

Où ton corps aimerait s'enlacer, onduleux,

Ainsi qu'une guirlande au fort pilier d"un temple,

Et dont le cœur solide et dont la poitrine ample

Te serait un refuge où blottir tes effrois?

HÉLÈNE

Hector, vaillant Hector, vous oubliez, je crois, Que, si Paris succombe, il faudra que je parle Et suive Ménélas, mon noble époux, dans Sparte : C'est juré.

HECTOR

Bah! qui sait?... Moi, je n'ai rien juré : Mais je jure à présent que je te garderai. Quoi quil advienne : car le désir me dévore De ton précieux corps fleuri, couleur d'aurore... Ne va pas t'irriter, enfant, hors de saison : Tu connais, n'est-ce pas? derrière la maison De mon père, un jardin aux profondes ramures, Ombreux, secret, et plein de chants et de murmures. Si tu veux être bonne à qui te chérit tant, Hélène, tu viendras (et je serai content) M'y rejoindre ce soir près du bassin d'Hercule, Afin que nous goûtions la paix du crépuscule.

HÉLÈNE

Le puis-je, cher Hector?... Ma gloire, ma vertu...

HECTOR

T'aurais-je mal jugée? Et quelle ingrate es-tu? Pour qui donc, depuis tant de lunes écoulées, Ai-je usé ma vigueur dans les Apres mêlées?

308 LA BONNIi HELENE.

Pour qui, le corps roidi de gel et les doigts gourds,

Ai-je passé, l'hiver, tant de nuits sur les tours?

Et pour qui, réponds-moi, dans plus de cent batailles,

Tant de bosses à ma cuirasse et tant d'entailles

A ma peau? Pour toi seule, Hélène. Et quand je viens

Mendier un présent qui ne te coûte rien,

Et dont il test permis de te montrer peu chiche

Sans devenir après ou plus laide ou moins riche.

Tu refuses, méchante, impitoyablement?

Ah! que tu me fais mal! ah! combien mal!

HÉLÈNE, naïve.

Vraiment? Faire souffrir, pourtant, n'est pas ma fantaisie. Assez de malheureux, en Europe, en Asie, Par moi, bien malgré moi, pleurent inconsolés. Je viendrai, cher Hector, puisque vous le voulez. Mais il ne faudra pas qu'Andromaque s'en doute : Je ne veux pas non plus, sachant qu'elle vous goûte. Lui faire de chagrin.

HECTOR

N'en prends pas de souci.

Mais tu viendras? Bien sûr?

HÉLÈNE

L'ai-je pas dit?

HECTOR

Merci !

HÉLÈNE

Je vous dois trop pour être avec vous incivile.

Entre Cléophilo.

Voici venir à nous le prince Cléophile, L'aîné de vos enfants.

Page 1