‹ Théâtre de Jules Lemaitre (volume 3)Chapitre 40 sur 225 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

désintéressement en bas. Je ne vous parlerai donc point du dévouement de la plupart de vos gentilshommes, ni des traditions dhonneur et d'héroïsme de nos vieilles maisons; et je ne vous dirai pas non plus qu'il y a peut-être des riches qui sont des hommes de bonne volonté. J'admets cet égoïsme des heureux : pensez-vous qu'il soit bon de l'exaspérer encore en leur faisant peur? ou que le meilleur moyen de les incliner à l'esprit de sacrifice, ce soit de laisser passer sous leurs fenêtres, par une tolérance qui est presque une complicité, la brutale menace d'une révolution? Vous vous plaignez d'être mal compris et mal secondé par eux? Mais, si vous voulez qu'ils fassent cet effort de travailler avec vous, fût-ce contre eux-mêmes, ne refusez point de rester avec eux!... C'est trop vous demander?... Au moins n'aidez pas à leur défaite. Concevez-vous seulement ce qui viendrait après? ou pouvez-vous l'envisager sans effroi?... Oh! je vous assure que ce n'est pas pour moi que je parle. Il y a longtemps que, de la royauté, je vois surtout les obligations et que, de la couronne, je sens uniquement les épines. Me croyez-vous égoïste à la manière de vos bourgeois? Croyez-vous que je songe à moi dans tout ceci? Je songe comme vous à ces misérables, et je dis qu'il est de leur intérêt que nous nous défendions contre eux, car nous sommes leur dernier rempart contre des maux pires que ceux dont ils se plaignent... L'objet de la royauté, c'est le maintien d'une hiérarchie voulue de Dieu, par laquelle l'ordre subsiste, ce premier bien des peuples; où chacun à sa place, obéissant et se dévouant, travaille par là même à son salut éternel, et où ceux-là surtout se dévouent qui ont mission de commander... Ah! toutes les compassions, toutes les charités, toutes les miséricordes, ayons-les, pourvu que nous nous tenions attachés à notre principe, qui seul peut les rendre efficaces. Maintenez votre

6i LES KOiS.

pouvoir entier, au nom même de votre rêve : car ce que vous rêvez, ce n'est assurément pas la fouie aveugle et stupide qui saura le réaliser.

Aveugle et stupide? Oui, cVst ce qu'on répète toujours. Et c'est pour cela que je souhaite de toute mon âme que les manifestants restent calmes jusqu'à la fin ; et, pour qu'ils en aient tout le mérite et, par suite, tout le bénéfice, je veux les laisser libres, et cela, jusqu'à la dernière minute où je le pourrai. Les révolutionnaires prétendent, eux, que c'est la répression qui fait l'émeute. Je veux voir si c'est vrai, voilà tout.

WILHELMINE

Mais c'est une partie insensée que vous jouez là! Mais oc que vous exposez ne vous appartient pas à vous seul. Le pouvoir royal est un patrimoine dont chaque roi n'est que dépositaire, et qu'il doit transmettre intact. Si l'intérêt de la meilleure partie de votre peuple et si votre propre danger vous touche peu, au moins, songez à votre fils, ne lui perdez pas sa couronne.

HERM.VNN.

Nul ne i)cut dire en ce momeni si je la perds ou fti je l'assure. .Te tente une épreuve. Je veux voir si ce peui)le que j'aime et qui doit le savoir est rai^able de m'aider en se contenant lui-même, ou s'il n'est que la brute violente que vous redoutez. Le bien qui sortira de cette expérience, si elle réussit, vaut assurément que nous courions quelques risques. Un nouvel état de choses nous fait des devoirs nouveaux, des devoirs plus aventureux, et nous met en demeure d'oser plus qu'autrefois dans la bonté. Il convient aujourd'hui qu'un souverain hasarde beaucoup pour Ion' -^MM'-r Kt, quand je hasarderais mémo...

Page 1