ACTE PREMIER
LE DOCTEUR
Mademoiselle Simone?
JACQTJES.
Oui.
LE DOCTEUR
Vous voulez la demander en mariage ?
Oui, et l'épouser ensuite si elle veut. Qu'en pensezvous?
LE DOCTEUR
Je pense... je pense... Je vous dirai cela dans un instant.
JACQUES
\'ous ne pouvez penser qu'une chose, c'est que je ferai une bonne action, et une bonne action originale — et une bonne action où je ne risque rien... Je l'écoutais tout à l'heure, avec surprise d'abord (car elle n'est pas banale, cette enfant), puis, ma foi ! avec émotion, et je me disais : — Après tout, pourquoi ne pas lui faire cette joie qu'elle n'attend plus? Pourquoi ne pas lui donner l'illusion d'une vie de femme, l'illusion de l'amour? Ne serait-ce pas une jolie charité de faire que cette petite âme parte presque contente et se figurant avoir vécu? Ne serait-ce pas une exquise comédie à jouer, vraiment pieuse et bienfaisante celle-là?
LE DOCTEUR
Une comédie?... ^'ous ne l'aimez donc pas?
JACQUES
Je la trouve adorable, ce qui est Incn différent.
LE DOCTEUR
Ce que vous voulez faire serait fou si vous l'aimiez,
car ce serait aller de vous-même au-devant de la pire douleur. Mais, du moment que vous ne l'aimez pas...
Vous m'approuvez?
LE DOCTEUR
Du moment que vous ne l'aimez pas, ce que vous voulez faire me paraît monstrueux, simplement.
JACQUES
En quoi"?... Vous vous méprenez tout à fait, mon ami... Je ne suis ni un brutal ni un corrompu... Ce qui me séduit chez cette enfant, c'est son charme de fragilité et l'idée d'absolue pureté qui s'y associe. Croyez bien que je saurai respecter tout cela... Mais c'est justement parce que je ne l'aime pas comme on aime une femme que j'aurai assez de sang-froid, d'adresse, d'intelligence pour lui procurer exactement l'illusion dont elle a besoin, pour lui faire la mort douce sans en souffrir moi-même et, par conséquent, sans que ma douleur lui laisse devinerla vérité... car(Brusquement.)elle est perdue, n'est-ce pas?
LE DOCTEUR
Si elle en a pour quatre ou cinq mois, c'est tout le bout du monde.
JACQUES
^'ous l'affirmez?
LE DOCTEUR
Absolument. Vous prenez vos sûretés?
JACQUES
Il le faut bien. Si. ne l'aimant pas, n'ayant pour elle que de la pitié, je l'épousais sans être certain que ce n'est pas pour longtemps, c'est alors que je serais abominable. Oh ! je raisonne mon affaire.
En effet.
JACQUES
Je vous ferai remarquer en outre que je suis riche et qu'elle ne lest point. Je pourrai donc entourer ses dernières journées, sinon de plus de soins, au moins de plus de luxe et d"élégance...Qu'avez-vous encore à dire?
LE DOCTEUR
Rien, sinon qu'il y a dans votre acte de charité quelque chose de concerté, d'artificiel, un fonds d'égoïsme, de curiosité, de je ne sais quoi encore... et que cela ne peut pas bien finir... D'abord, vous ne pouvez pas faire ce que vous dites sans mentir du malin au soir et du soir au matin.
J.VCQUES.
Je ne mentirai pas entièrement. J'ai menti à l)eaucoup de femmes en leur disant que je les aimais quand je les désirais tout simplement, et en leur jurant que je les aimerais toujours, alors que je songeais déjà à la rupture. Je ne passe pas à cause de cela pour un malhonnête homme.
LE DOCTEUR
Vous aviez affaire à des coquines qui mentaient [jIus ou moins de leur côté. Mais jouer avec cette enfant si parfaitement innocente la comédie que vous rêvez, — à seule fin d'ajouter une mourante à votre collection de cas originaux,— cela me paraît une offense à la nature et à l'amour, et je crains que l'amour et la nature ne se vengent... Croyez-moi, laissez-la mourir tranquille.
Je veux qu'elle meure heureuse.
Laissez-la mourir tranquille, c'est ce que vous pouvez
faire de mieux pour elle... J'espère qu'elle-même vous y contraindra. Car vous n'avez pas pensé à tout : si elle refuse? si elle ne vous aime pas?
JACQUES
Elle aura le plaisir de refuser, et du moins elle se sera crue aimée.
LE DOCTEUR
Et si vous vous preniez à votre jeu? si vous alliez devenir amoureux, réellement amoureux d'elle
JACQUES
Ça, c'est mon affaire.