ACTE PREMIER
Lcpluclicux n'a aucun talent et c'est idiot d'épouser un homme i)oui' le nourrir.
FLIPOTE.
Emile a beaucoup de talent!
MADEMOISELLE A N GLOC Ili- RE.
Il n'y a que loi qui t'en apcrç-oives.
FLIPUTE.
Ça me suffit.
MADEMOISELLE ANGLOCHÈRE.
Le pauvre diable gagne douze cents francs à jouer les troisièmes hommes du monde. Non seulement il n'a pas de talent, mais il est ridicule avec ses petites jambes, sa bouillie plein la bouche et son nez en trompette.
FLIPOTE.
Ce n'est pas vrai.
MADEMOISELLE ANGLOCHERE.
Mais tu ne vois donc pas que tout le monde s'en fiche, de ton Emile?
FLIPOTE.
Par jalousie.
MADEMOISELLE ANGLOCHERE, haussant les épaules.
Tiens, voilà ce que tu me fais faire.
LA BONNE. Elle apporte une très IjcUc corbeille. — A Flipote.
Madame, c'est de la part de monsieur le baron des UEillettes. Où faut-il mettre ça?
FLIPOTE.
Où vous voudrez. (La bonne dépose la corbeille dans un
coin et sort.) 11 m'cnnuic, ce vieux-là.
390 FLIPOTE.
MADEMOISELLE ANGLOCHÈRE.
Il n"est pas si vieux. Il est très bien tenu... Et puis il a plus de cœur, et même plus de sang, qu'un tas de méchants cercleux qui prennent tout à la blague parce que c'est moins fatigant...
FLIPOTE.
Oui, tu le défends parce qu'il te gobe, parce qu'il se plaît dans ta conversation. Il me disait l'autre jour : « Savez-vous que mademoiselle votre tante est une nature très élevée? » Je suis gentille de te rapporter ça... Il te consulte sur ses petites histoires de famille; il t'appelle sa conscience... Et dame, tu es flattée, ça se comprend. Mais moi, qu'est-ce que tu veux? je ne peux pas le sentir.
MADEMOISELLE A X G L 0 C 1 1 È R E
Tu es injuste. Flipole. Si tu avais vu, hier au soir, dans quel état il était, comme il chauffait la salle à lui tout seul! Tu ne trouveras pas souvent des amitiés pareilles.
FLIPOTE.
Eh luen, tu es encore propre, toi! et tu joues là un joli rôle!
MADEMOISELLE ANGLOCIIÈRE.
Tu sais très bien que je ne suis pas une madame Cardinal. Dieu m'est témoin qu'avant de vivre dans ton sale monde du théâtre...
FLIPOTE.
C'est vrai, tante; j'oubliais ton prix Montyon.
MADEMOISELLE ANGLOCHERE.
Oui, c'est bizarre, la vie. A quarante ans, je n'avais l)as mis les pieds dans un théâtre. J'ai appris autrefois
ACÏK PREMIEH. 301
à (les centaines de petites filles à être d'honnrtes femmes; j'ai eu un prix de vertu pour mes Récils moraux et instructifs : et voilà ma nièce! Et je passe ma vie au milieu des cabots et des fdlasses! et les messieurs qui me rencontrent dans ta loge ou dans les coulisses doivent se dire...
FLIPOTE, très égayée.
Pauvre tante! Le lait est... Dis donc, tante, j'ai envie de te faire une question... tu ne te fâcheras pas?... Tu n"as jamais... entîn, tante, tu n'as jamais eu d'amants, toi?
.M A I) i: M U 1 S E L L K A N G L 0 C 11 li R E .
Non. . »
FLIPOTE.
Et tu ne regrettes pas?...